René Eazin, les Oberlé (Paris, Calmann-Lévy
2. Ce n'est pas nous qui rapprochons la dissolution de l'idée de famille et la dissolution de l'idée de patrie, c'est l'un des prophètes de cette double dissolution, M. Eugène Fournière. Ecoutons-le dans son livre l'Idéalisme social (p. 296) (Paris, Alcan, 1900) : « Que restera-t-il de l'idée de patrie? Ce qu'il restera de l'idée de famille quand la femme sera devenue un individu libre, et que la famille aura uniquement l'amour pour base et pour lien... Les patries de l'avenir, devenues des provinces de la cité universelle, dureront autant que l'humanité ». — Cf. le livre de M. Alfred Naquet, l'auteur même de la loi du divorce, intitulé : l'Humanité et la patrie (Paris, Stock, 1901).
mopolitisme de l'ancienne Alexandrie, à se transformer en une façon d'Eden, pandémonium de tous les scepticismes et de tous les dilettantismes, où conflueraient, pour se regarder et s'admirer entre elles, les intelligences, petites ou grandes, de toutes les nations. Dans cette France-là, sans doute, le patriotisme cesserait d'être importun, et les « traîneurs de sabre» s'en exileraient; mais, de quelques fulgurations qu'elle s'illumine et quelque messianisme qu'elle affecte, cette Francelà serait-elle encore la « douce France » ? Seraitelle encore ce patrium solum, ce sol des pères, que définit quelque part Bossuet1, cette terre où les humbles se sentent chez eux tout comme les grands, et les simples tout comme les « intellectuels », cette «mère et nourrice commune» qui les unit les uns et les autres, et qui les « lie par quelque chose de fort», puisque, les ayant « portés et nourris » de leur vivant, elle les « reçoit en son sein quand ils sont morts »? Jamais la France ne projeta sur le monde des rayons plus clairs et surtout plus purs, qu'au temps où l'évèque de Meaux, dans sa Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture sainte, célébrait avec cette émouvante vigueur « la terre où l'on habite ensemble ». L'humanité a besoin, pour garder la France comme lumière, comme verbe et môme comme parure, que la France ne cesse point d'être la patrie française.
|. Cf. Brunetière, ridée de patrie, p. 29 (Paris, Hetzel, 1896).
A l'occasion de la page 213 de ce volume, M. Joseph Reinach a adressé à M. Ferdinand Brunetière, de l'Académie française, directeur de la Revue des Deux Mondes, la lettre suivante :
Paris, 5 mai 1901.
Monsieur le Directeur,
Parlant d'une conférence que j'ai faite, en effet, en 1884, à la loge Alsace-Lorraine, votre éminent collaborateur, M. Goyau, reproduit ce passage d'une revue maçonnique : « Le frère Reinach a jeté par-dessus bord les ralliés au parti gambettiste. »
Je lis pour la première fois cet extrait d'une feuille qui m'est inconnue ; il ne saurait m'être indifférent de le voir reproduit dans la Revue des Deux Mondes et commenté par M. Goyau.
Je suis sûr de n'avoir jamais prononcé la phrase imbécile qui m'est objectée. On ne parlait point de ralliés en 1884, et l'expression : parti gambettiste, n'était pas du vocabulaire des amis de Gambetta.
J'ai publié précisément en 1884 mon histoire du Ministère Gambetta. Lisez-y, je vous prie, le chapitre intitulé : les Nominations, ï Ed.it de Nantes des partis. Vous y trouverez mon opinion sur les hommes que Gambetta a appelés à de hautes fonctions, bien qu'ils ne fussent pas des républicains d'origine.
Je m'honore d'être resté jusqu'à sa mort l'ami du grand écrivain, du clairvoyant patriote qu'était J.-J. Weiss. Il me sera permis de rappeler que mes articles de la République française n'ont été étrangers ni au retour du général de Miribel à la tête de l'Etat- Major, ni au retour en France de cet autre soldat, M. le duc d'Aumale, que Gambetta se proposait d'envoyer à Moscou pour y représenter la République au sacre de l'empereur de Russie.
Ai-je besoin d'invoquer le droit de réponse pour vous prier de reproduire cette lettre? Il me sufiira de faire appel à votre loyauté et à votre courtoisie.
Recevez, Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments très distingués.
Joseph Reinach.
La lettre de M. Reinach a été publiée dans la Revue des Deux Mondes, du 1er juin 1901, avec les remarques que voici :
M. Reinach se défend, dans sa lettre, d'avoir prononcé en loge une « phrase imbécile ». Qu'il veuille bien nous relire : nous ne lui attribuons aucune phrase. Nous a laissons la parole au chroniqueur » : ce sont
nos propres expressions; et le chroniqueur qui se tenait sur les colonnes de la loge résume la portée de la conférence en prêtant à M. Reinach une attitude et un geste : il nous le montre « se déshabillant sous le cordon maçonnique » et « jetant par-dessus bord les ralliés au parti gambettiste ». Le chroniqueur, non plus que nous-même, n'impute à M. Reinach une phrase textuelle; mais, avec ses souvenirs, ses impressions, ses métaphores, avec son tour d'esprit personnel — pourquoi parler ici d'imbécillité? — il rend compte d'un « morceau d'architecture » qui lui a semblé piquant et imprévu.
Il est fâcheux, en vérité, que la rigueur du secret maçonnique nous ait dérobé le texte même de ce morceau. Nous l'avons vainement cherché dans le recueil des Travaux de la loge Alsace- Lorraine. Mortifiant alors notre habituel désir de remonter aux textes, il nous fallut nous contenter des indiscrétions d'un auditeur, indiscrétions éminemment maçonniques, imprimées dans un organe jadis fort estimé, le Bulletin maçonnique de la grande loge symbolique écossaise.
Ces indiscrétions, les voici, intégralement reproduites : « Dans la longue allocution qu'il a prononcée, le F.-. Reinach a fait preuve d'un courage réellement digne d'un sort plus heureux. Se déshabillant complètement sous le cordon maçonnique, et se mettant nu comme la Vérité, il a jeté par-dessus bord les ralliés au parti gambettiste ; en cela faisant cause commune avec nombre d'auditeurs qui s'obstinent à les tenir pour la honte de la République. Tous, plus ou moins — surtout plus — ont été heureux d'enregistrer l'aveu de notre F.-. Reinach quand il a dit que Gambetta s'était appliqué à s'attacher des créatures prêtes à tout pour avoir des places, par crainte de voir ces créatures s'en aller quémander les faveurs des monarchistes. Et, quand il a ajouté que son ex-patron
prétendait que le meilleur moyen d'avancer était de marquer le pas sur place, peut-être tous les bravos qui retentirent ne sauraient-ils être mis à l'actif de cette façon de voir par l'actionnaire de la République française. Certes, après le discours du F.-. Reinach, nous pouvons sans crainte défier tout F.'., si entaché d'opportunisme qu'il soit, de serrer la main à un grand fonctionnaire quelconque sans arrière-pensée. Et cela n'a pas laissé que de nous peiner vivement, en raison des liens de fraternité qui unissent tous les maç.\ En effet, le secret maç.-. n'est pas si complètement gardé qu'il n'en transpire quelque chose au dehors de nos temples, et nous nous demandons quelle figure va bien pouvoir faire notre F.*. Reinach quand il rencontrera un de ces ralliés qu'il a si bien châtiés. Oh! comme il semblait, durant tout ce discours, que le grand orateur que nous pleurons, soulevant la pierre de sa tombe, était venu demander pardon des fautes que son patriotisme lui fit commettre, s'excusant de la nomination de celui-ci parce qu'il le croyait bon général, ou de celui-là parce qu'il eût pu se faire acheter ailleurs. Si nous ne nous trompons, La Fontaine a parlé du cas du F.*. Reinach dans sa fable du Pavé de VOurs, mais nous pouvons nous tromper. D'ailleurs, le F.*. Reinach a été fort applaudi, car il a su, en terminant, toucher la fibre patriotique, si sensible à Y Alsace- Lorraine. »
Tel est le document.
Le mot de « ralliés », celui de « parti gambettiste » sont suspects à M. Reinach; il s'est, en ces dernières années, trop exercé dans la critique des textes pour que nous le suivions sur ce terrain. A quoi bon, d'ailleurs? Cette façon de science ne saurait prévaloir contre un fait. Le Bulletin que nous citons se trouve à la Bibliothèque Nationale, sous la cote 8° H, 594, car, il y a quinze ans, les périodiques maçonniques n'étaienj, pas
encore soustraits à la formalité du dépôt légal. Le passage que nous en avons extrait se peut lire dans le numéro de janvier 1883, pages 305 et 306.
Avons-nous besoin d'ajouter que nous n'avions point attendu l'invite de M. Reinach pour lire son remarquable livre sur le Ministère Gambetta? Dans le chapitre même dont il s'occupe, nous y avons fait plusieurs emprunts. Nous avons longuement insisté, dans ce chapitre, sur la largeur d'esprit, sur la hauteur de vues qui amenèrent Gambetta, en maintes circonstances, à préférer les intérêts réels de la défense nationale aux sollicitations de l'esprit de parti : les lignes que nous adresse M. Joseph Reinach nous en sont une preuve nouvelle; que cette preuve soit la bienvenue. »