‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 38 sur 331 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

La Révolution. — La théorie : deux fraternités rivales : celle des peuples, celle des rois. — La réalité : progrès de l'esprit d'exclusivisme national et avenir des dynasties nationales. — Deux disciples de la Révolution : Napoléon, Fiente. — Sainte- Alliance des rois et Sainte-Alliance des peuples. — Simplicité des abstractions jacobines et complexité de l'Europe.

L'imagination révolutionnaire des Jacobins simplifiait étrangement la carte de l'Europe ; elle faisait bon marché des précédents historiques, des antagonismes traditionnels, de toutes les données, en un mot, sur lesquelles reposait, à la fin du xviii6 siècle, l'apprentissage du parfait diplomate. Elle répartissait l'Europe en deux camps : d'une part une perverse élite, les rois, produits naturels de cette dépravation qu'avait créée l'état de société ; d'autre part, uneinnombrable masse humaine qui, dans l'état de nature, était bonne, pacifique, har-

monieusement unie, et qui n'avait commencé de se morceler et continué de s'entre-déchirer que par le fait des rois. Une fois disparu le premier de ces deux camps, la paix régnerait, garante d'une félicité universelle. « Il ne s'agit plus maintenant de guerres de nation à nation, lisait-on, dès le mois de mai 1791, dans le journal les Révolutions de Paris; puisque les rois ont toujours été d'accord pour despotiser les peuples, les peuples sont maintenant d'accord pour détrôniser les despotes1. » Le 20 juin 1790, à la fête anniversaire du serment du Jeu de Paume, «M. Danton dit que le patriotisme ne devait avoir d'autres bornes que l'univers : il proposait de boire à la santé, à la liberté, au bonheur de l'univers entier2 ». Le même Danton, deux ans après, dirigeait la résistance de la patrie contre le reste de l'univers. Mais le reste de l'univers, pour lui, c'étaient les rois et leurs troupes d'esclaves; ni les peuples maîtres de leurs destins ne seraient les ennemis de laFrance, ni la France leur ennemie. Il suffisait de faire chanceler les pieds de quelques trônes ou les têtes de quelques rois, et l'universelle fraternité s'épanouirait.

Mais les peuples voisins, à cette heure d'histoire, n'étaient pas parvenus au même point de développement que le nôtre. Tandis que, chez nous, les idées de liberté sapaient les assises d'une royauté centralisatrice, elles achevaient d'ébranler chez eux la confuse multitude des souverainetés féo-

1. Aulard, Histoire politique de la Révolution française, p. 112 (Pari», Colin, 1900).

2. Robinet, le Mouvement religieux à Paris pendant la Révolution, I, p. 519 (Paris, Cerf, 1896).

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