‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 39 sur 331 · LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION

dales. Nous avions sur eux une avance de plusieurs siècles : notre unité était faite, la leur était à faire. Les Jacobins méconnaissaient cette différence. En France ils amputaient la cime de l'édifice unitaire; mais, au-delà de nos frontières, l'édifice unitaire était encore à fonder ; et la propagande de la « liberté » révolutionnaire, renversant sur son passage les minuscules entraves des seigneuries ecclésiastiques ou laïques, aplanissait les voies au futur triomphe des dynasties nationales.

Hors de France comme en France, la Révolution élargit l'horizon des hommes ; elle abaissa les crêtes qui s'y profilaient, et, par derrière, multiplia les arrière-plans. Mais, à la veille de 1789, l'horizon d'un Français, sujet du roi Louis XVI, s'étendait jusqu'aux frontières dites naturelles, le Rhin, les Alpes, les Pyrénées ; et l'horizon d'un Allemand, sujet fictif du Saint-Empire romain germanique, ne dépassait pas le pointillé conventionnel qui, sur les cartes étalées dans les diètes, marquait les limites de sa principauté natale. C'est ainsi qu'une seule et même évolution conduisait le Français à chercher et à saisir, au-delà de la patrie et plus loin que la patrie, la fuyante image d'une fraternité universelle, et l'Allemand, au contraire, à chercher et à saisir, au-delà de la seigneurie et plus loin que la seigneurie, la réalité solide d'une nation ; et c'est ainsi qu'un seul et même courant, s'épanchant sur des terrains diversement aménagés par l'histoire du passé, menaçait de submerger tout ensemble les barrières derrière lesquelles l'unité française avait pris conscience d'elle-même et les barricades dont l'importune persistance retardait

l'éveil delà nation allemande ou de la nation italienne. Et la nation française aspirait à s'engloutir dans l'humanité, et les agglomérations voisines aspiraient à devenir des nations. De même que le jacobinisme, multipliant les formules abstraites sur l'égalité des hommes, n'entrevoyait point que l'omnipotence de l'argent, s'abritant derrière la Déclaration même des Droits, supprimerait, en fait, cette égalité, de même, érigeant les peuples en personnes abstraites dont il proclamait la fraternité, il n'observait pas que, tout d'abord, les Allemands, par exemple, ou bien les Italiens, commenceraient par se sentir frères entre eux, et frères à l'exclusion d'autrui, à l'encontre d'autrui. Et « autrui », ce fut avant tout la France. « La trompette qui sonne la résurrection d'un grand peuple a retenti aux quatre coins du monde ; et les chants d'allégresse d'un chœur de vingtcinq millions d'hommes libres ont réveillé des peuples ensevelis dans un long esclavage. Quelle leçon pour les despotes, quelle consolation pour les peuples infortunés, quand nous leur apprendrons que la première nation de l'Europe, en rassemblant ses bannières, nous a donné le signal du bonheur de la France et des deux mondes ' ! » Ainsi parlait Anacharsis Clootz devant l'Assemblée constituante en y guidant, le 19 juin 1790, le singulier exode des délégués improvisés des peuples étrangers. Il se trompait lorsque, prophète de cosmopolitisme, il escomptait pour l'avènement de son rêve le concours de ces vingt-cinq

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