‹ L'idée de patrie et l'humanitarismeChapitre 40 sur 331 · NAPOLÉON ET FICHTE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON ET FICHTE

millions d'atomes dont il annonçait l'éveil à la vie. Ces atomes, devenus d'activés monades, allaient se grouper suivant leurs instincts historiques et hérisser de nationalités le sol de l'Europe ; et volontiers trouverions-nous un symbole de cette histoire dans le rapprochement entre Emmanuel Kant, applaudissant à la portée cosmopolite de la Déclaration des Droits, et Fichte, son disciple, surexcitant, moins de vingt ans après, l'esprit national de l'Allemagne. Allons plus loin : Napoléon, promenant en Allemagne les conquêtes révolutionnaires, agissait au nom de l'humanité, qui s'identifiait pour lui avec l'impérialisme français, avec ce qu'on pourrait appeler « la plus grande France », comme d'autres disent « la plus grande Angleterre » ; Fichte, repoussant les conséquences politiques de l'invasion de sa patrie, agissait au nom de l'idée de nationalité, qui s'identifiait pour lai avec l'unité germanique, avec ce qu'on pourrait appeler « la plus grande Allemagne ». Et l'empereur et le philosophe, ainsi poussés vers des conclusions quis'entre-choquaient, étaient l'un et l'autre les serviteurs conscients et sincères des mêmes principes révolutionnaires. L'Europe, en vérité, était plus compliquée que les Jacobins ne l'avaient cru.

Ce furent les rois eux-mêmes qui, durant quelques années, semblèrent prendre à tâche de rendre quelque crédit à la cartographie jacobine. Les poésies de Béranger ou les paragraphes de Paul-Louis Courier sur la sainte alliance des peuples, c'est l'esprit jacobin mis en chansons parfois mauvaises, ou bien en prose toujours excel-

lente; et la Sainte-Alliance des rois semblait justifier les vers du premier comme les pamphlets du second. Mais la Sainte-Alliance des rois devait avoir la vie courte ; et c'en était assez pour que. celle des peuples fût ajournée, même oubliée. Elle s'essaya, si l'on veut, cette seconde Sainte- Alliance, dans l'intervention de la France au profit de la Grèce et de la Belgique : encore est-ce un roi de France qui fut l'auteur responsable de l'expédition de Navarin, un roi des Français qui fut Fauteur responsable de l'expédition d'Anvers. Et c'est aussi cette seconde Sainte-Alliance qui promettait de s'essayer au profit de la Pologne; mais la promesse expirait en menaces, ce qui paraissait plus grave, et ce qui pourtant l'était moins ; et les menaces n'aboutissaient àrien qu'à enrichir l'appareil encore peu somptueux d'une certaine phraséologie, non moins platonique que généreuse. Bref, même à l'époque où les rois saintement alliés avaient, si l'on ose ainsi dire, offert un repoussoir, la sainte alliance des peuples était demeurée une utopie,

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