LE CONGRÈS DE LA PAIX DE
miers efforts tentés sur le continent pour grouper en congrès les champions de cette sainte alliance et coaliser entre eux les croyants de ces maximes. La Société delà Morale chrétienne, fondée à Paris, en 1821 1, à l'imitation de la Société anglaise de la Paix, n'était rien plus qu'un édifiant groupement, d'allures fort peu révolutionnaires et d'une portée politique parfaitement insignifiante ; quant au Congrès de Londres de 1843, auquel n'assistait qu'un seul Français, La Rochefoucauld-Liancourt2, et quant au Congrès de Bruxelles de 1848, où l'on ne vit d'autre homme politique français que le constituant Francisque Bouvet, ce furent surtout des actes de bonne volonté3. Le Congrès de Paris de 1849, au contraire, fut imposant comme l'est toujours un symbole4 : il incarnait exactement l'esprit du temps, les aspirations généreuses dont bouillonnaient les contemporains, les illusions dont ils s'abusaient, et cet irrésistible besoin d'effusions fraternelles auquel s'abandonnait leur tendresse.
Dieu planait sur l'assemblée ; Hugo, qui présidait, était son prophète ; et derrière le fauteuil du poète, l'abbé Deguerry et le pasteur Coquerel, ses ministres, s'embrassaient ; la salle applaudissait
1. Potonié-Pierre, Historique du mouvement pacifique, p. 7 (Berne, Steiger, 1899).
2. The proceedings of the first gênerai Peaee convention, held in London, june 22, 1843, and the two following days. London, Peace Society's Office, 1843. — Potonié-Pierre, op. cit., p. 8.
3. Compte Rendu du Congrès des Amis de la Paix universelle, réuni à Bruxelles en 1848 (Bruxelles, 1849). — Potonié-Pierre, op. cit., p. 10.
4. Congrès des Amis de la Paix, réuni à Paris en 1849 (Paris, Guillaumin, 1850). — Visschers, Notice sur le Congrès de la Paix de 1849. (Bibliothèque de la Paix, 4* livraison, pp. 122 et suiv., 1868). — Potonié- Pierre, op. cit., pp. 12-65.
au progrès, « un des noms humains du Dieu éternel ». D'éloquents synchronismes, commentés par le verbe opulent d'Hugo J, étaient comme les complices de la fête : d'un geste puissant, il effaçait de l'histoire le 24 août 1572, date de la Saint-Barthélémy, pour y inscrire le 24 août 1849. Car, ce jourlà et les deux jours précédents, devant deux mille personnes, au nom de l'Evangile, il avait, lui, Hugo, signifié à la France, à l'Angleterre, à la Prusse, à l'Autriche, à l'Espagne, à la Russie, qu'un jour les armes leur tomberaient des mains ; il avait entrevu les Etats-Unis d'Europe et les Etats- Unis d'Amérique tendant leurs bras par-dessus les mers2 ; il avait fait voter des invitations aux éducateurs de la jeunesse et aux ministres du culte pour qu'ils secondassent l'œuvre de la concorde ; il avait fait proclamer la nécessité d'un système de désarmement ; il avait enfin fait entendre dans Paris, dont il aimait les échos sonores, de superbes projets d'arbitrage international développés par Elihu Burritt, le forgeron de Worcester ; par Henri Vincent, l'ancien contremaître de Manchester ; par le Révérend Asa Mahan, délégué des États-Unis.
Et les épanchements étaient trop cordiaux, l'enthousiasme trop débridé pour qu'on entrevît sur l'heure les deux courants qui coexistaient dans ce Congrès; mais cette dualité existait, et elle était très nette. Le plus ombrageux patriote eût écouté sans alarme les orateurs anglais : la nature ellemême, en faisant de l'Angleterre une île, a tracé
1. Hugo, Actes et Paroles : Avant l'exil, II (1849-1851), pp. 160-161 (Paris, Hetzel, s. d.).