ILLUSIONS DU PARTI RÉPUBLICAIN
acclamait, avec le jeune poète Jacques Richard,
Le temps où les enfants du grand Caton d'Utique Se lèvent de nouveau pour les libres combats Et vont du sol sacré de la patrie antique Chasser avec mépris Mastaïs et Bombas*.
Cependant, les responsabilités mêmes du gouvernement devaient contraindre le pouvoir impérial à réfléchir progressivement aux conséquences qu'aurait, sur notre frontière du Sud-Est, et plus tard sur celle de l'Est, la victoire du principe des nationalités : un ministre, un diplomate comptent avec les faits et n'ont pas le droit de spéculer exclusivement sur une table rase qu'ils baptisent arbitrairement du nom d'Europe. Au contraire, un grand nombre d'hommes du parti républicain, confiants dans la vertu du principe démocratique, refusèrent d'admettre, pendant toute la durée de l'Empire, qu'un péril pût surgir pour la France, soit sur le Rhin, soit sur les Alpes.
devait être dirigée par les Etats-Unis d'Europe contre le despotisme russe, auquel Talbot refusait le titre de « puissance européenne ».
1. Jacques Richard, Poésies, édit. Dietrich, p. 6 (Charpentier, 1885). — Cf. Joseph Reinach, préface au XIX' siècle d'About, p. xxxiv (Paris, Ollendorf , 1892) : « Avec tout le parti républicain et toute l'ardente démocratie des villes, About applaudit à la guerre d'Italie : ne fut-elle pas la préface de l'unité allemande, qui ne pouvait se faire que contre nous? L'impérial « principe » des nationalités est un axiome pour l'auteur de la Nouvelle Carte d'Europe. Dans le congrès vraiment singulier qu'il s'amuse à réunir, le 1er avril 1860, à l'hôtel du Louvre, l'empereur Napoléon refuse la Belgique et les provinces rhénanes, dont la France n'a pas besoin, étant assez forte pour ne craindre personne, mais il remanie ainsi les traités de 1815 en tortillant sa moustache : l'Italie au roi de Sardaigne, la Turquie aux Grecs, la Galicie aux Polonais, à la Prusse l'Allemagne du Nord. Annexez hardiment, arrondissez-vous, prenez du corps, dit l'orateur français au prince royal qui sera l'empereur Guillaume : tout le monde s'en trouvera bien et surtout les nouveaux sujets de la Prusse. »
Vainement Edgar Quinet sonnait-il l'alarme, et vainement la jeune perspicacité de Jules Ferry commençait-elle à s'inquiéter { : l'ensemble du parti passait outre, admettant, comme un article de foi, qu'une sorte de triple alliance des démocraties française, italienne, allemande, — la première émancipatrice, les deux autres émancipées, — devait inaugurer la fédération européenne et humanitaire.
Les éducateurs et les patriarches de l'opposition républicaine, les Garnier-Pagès, les Carnot, étaient des vétérans de 1848. L'Allemagne s'unifiant, c'était pour eux l'œuvre du parlement de Francfort se continuant, œuvre essentiellement pacifique et démocratique. Garnier-Pagès aimait à redire, à la tribune, les élans auxquels s'étaient laissé entraîner les députés de la Constituante, leurs vœux unanimes réclamant un « pacte fraternel avec l'Allemagne, la reconstitution de la Pologne indépendante et libre, et l'affranchissement de l'Italie », et la réponse, enfin, du parlement allemand annonçant que l'Allemagne « acceptait avec bonheur ce pacte fraternel». Que si Ton eut objecté qu'en 1849 même ce parlement d'Outre-Rhin s'était montré passablement insouciant des autres démocraties, qu'il avait, dans toute la force du terme, envoyé promener Arnold Ruge
1 . Voir, en particulier, les brochures de Quinet : France et Allemagne, France et Italie, écrites en 18G6 et 1867, et dans lesquelles Quinet n'eut qu'à reprendre les idées qu'il avait exprimées dès 1S3Î, par une prophétique anticipation, dans des articles de jeunesse réunis en 1839 sous le titre : Allemagne et Italie. — Voir aussi une curieuse lettre de Jules Ferry, citée par M=" Quinet, Edgar Quinet depuis l'exil, p. 305 (Paris, Calmann-Lévy, 1889).