LA DOCTRINE ANTIMILITARISTE
l'œuvre napoléonienne lui inspirait une défiance quasi prophétique à l'endroit des Etats nouveaux dont Napoléon III encourageait ou tolérait la formation ; et, loin de se débattre, comme beaucoup d'autres membres du parti républicain, entre la vieille doctrine de l'intervention armée pour la liberté des peuples et l'hostilité instinctive contre le militarisme, agent nécessaire d'une telle intervention, Marc Dufraisse, délibérément, abandonnait la doctrine et retenait l'hostilité.
Mais Y Opinion nationale, de Guéroult, Y Avenir national, de Peyrat, le Temps, de Nefftzer n'avaient point, comme Marc Dufraisse, le courage d'opter entre la crainte de l'armée et l'amour des nationalités : ils mêlaient en un habile dosage ces deux sentiments, sans vouloir s'avouer que pratiquement les conséquences en étaient inverses. Poursuivre, au nom du droit révolutionnaire, un rêve de modification européenne, et répudier ou diminuer, au nom d'un esprit de suspicion anticésarienne, les préparatifs belliqueux qu'impliquait la poursuite d'un pareil rêve : c'étaient là deux attitudes contradictoires1. Et si vous vous demandez pourquoi les hommes du parti républicain, sous le second Empire, eurent une politique extérieure souvent indécise et même incohérente, vous en trouvez l'origine dans cette contradiction-là.
ferait des vœux pour les armes françaises, et pourtant comment se faire illusion ? Le succès, c'est l'exil éternisé. »
1. C'est ce qu'indiquait, non sans finesse, Agricol Perdiguier, dans sa lettre à Havin, intitulée : France, reste debout! Désireux de voir la France agir en faveur de la Pologne, il ne comprenait pas la campagne des orateurs de 'opposition en faveur du désarmement. Cette lettre est reproduite dans sa brochure ; Despotisme et Liberté, p. 25-33 (Paris, Dentu, 1864).
L'histoire de la Révolution française, commentée par M. Chassin dans un livre retentissant : F Armée et la Révolution *, les induisait à croire à l'invincible vertu de la levée en masse ; l'histoire du premier et du second Empire les rendait, à l'endroit des armées permanentes, irrémédiablement ombrageux. On érigeait en axiome cette idée que le métier des armes était incompatible avec une société démocratique2: la thèse est développée dans la Démocratie d'Etienne Vacherot3, avec une gravité calme qui semble en accentuer la hardiesse. Si la France était affligée d'une armée permanente, c'est parce qu'elle était affligée d'un César : ces deux institutions parasites, l'Empire et le militarisme, — sorte de champignons éclos sur le terreau démocratique, — étaient solidaires et connexes ; et les républicains haïssaient l'armée prétorienne de toute la haine qu'ils portaient a l'Empire4. Rogeard,