LA LIGUE DE L ENSEIGNEMENT
cette pourvoyeuse des bagnes, des lupanars et de toutes les superstitions, soit vaincue, et notre siècle pourra peut-être voir s'élever, avant de finir, les premières assises des Etats-Unis d'Europe1.» La maçonnerie universelle transmettait à Macé de semblables échos : il travaillait, d'ailleurs, pour l'univers enmême temps quepour la France. « Lorsque l'alliance européenne formée par des ligues nationales sera effectuée, elle vous fera bien de l'honneur », lui écrivait-on de Prato. Son pensionnat du Petit-Château2, dans la bourgade alsacienne de Beblenheim, était comme le confluent des divers courants internationaux auxquels, en tous pays, l'activité maçonnique cherchait à creuser un sillon ; et lorsqu'il voyageait en Vénétie, en Lombardie, dans le Trentin, ou bien à Hambourg et à Copenhague, pour propager l'idée de la Ligue de l'Enseignement, la loge, dans chaque ville, était son point d'appui. Un bon Frère, du nom d'Aguettant, était comme le fourrier des excursions maçonniques de Macé : il le précédait, envoyait des détails sur les ateliers ; et puis Macé survenait et fraternisait. Son cœur humanitaire souffrait cruellement lorsqu'il constatait, par exemple, qu'entre les loges de Hambourg et de Copenhague la guerre des Duchés avait jeté un froid; mais, dans les loges italiennes, quel épa-
1. Comparer un discours prononcé à la loge de Dole et faisant appel au « Messie qui assurera l'union des peuples par la fraternité de l'intelligence, ce Messie véritable de l'esprit et de la raison, l'Instruction universelle. » (Monde maçonnique, 1866-1867, p. 1 17.)
2. Voir sur le Petit-Chàteau les articles de Macé dans la Revue alsacienne en mars, juillet et novembre 1880.
nouissement et quels cordiaux épanchements! Le pèlerin de Beblenheim gémissait, avec ses Frères transalpins, sur l'ajournement des Ltats-Unis d'Europe, sur les armées permanentes; et toujours, en les quittant, il était plein d'admiration pour ce génie italien « qui se pliait à la marche prudente de la Ligue ».
Car Macé, dépouillant au-delà des frontières ce je ne sais quoi de cauteleux auquel il se croyait contraint par le régime impérial, expliquait aux Frères exotiques la sagesse calculée de sa marche. Il y avait des maçons, en France, qui no voulaient pas comprendre : François Favre, par exemple, qui, dans le Monde Maçonnique, le soupçonnait de tiédeur1; Hendlé,de la loge l'École mutuelle, que contristait fort la « modération politique » de Macé; Foussier, ce « trinosophe de Bercy», qui lui rappelait dans une lettre hautaine ses dettes envers la maçonnerie; M. Isaïe Levaillant et ses jeunes amis de la Société de la Jeunesse libérale, qui semblaient craindre, par instants, qu'ayant appris, grâce à la Ligue, la lecture et l'écriture et ne recevant d'elle aucune doctrine positive, les futurs électeurs ne devinssent une arme aux mains des partis rétrogrades. Macé, de son mieux, les faisait tous patienter; et les Frères étrangers auxquels il confiait ses ultimes arrière-
1. Favre, Monde Maçonnique, mai 1867, pp. 5i>-60, et juillet- uo ù t 1867, p. 216, insiste sur l'influence que peut exercer la maçonnerie en faveur de la Ligue. Puis, en 1809, le Bulletin de la Ligue ayant prétendu que ce lias la maçonnerie qui avait fait la Ligue, Favre s'irrite, compare la Ligue au paysan ivre de Luther, penchant tantôt à droite, tantôt à gauche, et entre en polémique avec Macé. (Monde maçonnique, 1868-1869, pp. 569-572, 586, 589,594, 596.)