L UNION HAVRAISE DE LA PAIX
de chacun de refuser son concours à une œuvre nationale que son libre jugement qualifie de boucherie. Et Ton se laisse aller à une phraséologie, édifiante peut-être pour des sectes de mennonitesou d'anabaptistes, mais susceptible, malheureusement, de donner à la désertion l'auréole de l'héroïsme.
Une croisade d'origine française et républicaine en faveur de la « paix » : l'Union havraise de la Paix. — Santallier : son projet de code international. — Congrès maçonnique du Havre (septembre 1868) : appui prêté par la maçonnerie à l'initiative de Santallier.
L'instruction , la littérature n'agissent qu'à longue échéance ; et les adversaires du militarisme n'avaient pas le temps d'attendre. Il fallait, sans tarder, « vider casernes et couvents», écrivait à Macé un correspondant lyonnais. L'imagination toujours inquiète de Rogeard mettait sur les lèvres de Napoléon III, transformé en un croquemitaine couronné, ce propos terrible :
Et d'esprit clérical et d'esprit militaire
De la Chine au Mexique enténébrons la terre'1.
Il y avait péril en la demeure : il fallait agir,
t. Rogeard, Pauvre France, p. 51.
et secouer l'opinion par une propagande spéciale contre le militarisme et en faveur de la paix.
Edmond Potonié-Pierre, dont le père, marié à Berlin en 1852, mort à Berlin en 18681, avait autrefois joué un rôle aux Congrès pacifiques de 1849 et 1850, s'essayait, depuis 1863, à faire connaître en Europe une certaine Ligne du Bien public, dont Anvers était le centre, et à laquelle quelques fascicules éphémères, qualifiés de Correspondance cosmopolite , servaient d'organes : cette Ligue, à laquelle Macé et Eugène Pelletan s'empressèrent d'adhérer, tomba dans un rapide oubli2. Mais l'Union havraise de la Paix et les Congrès suisses de la Paix et de la Liberté avisèrent plus efficacement à la propagande souhaitée.
A la fin de décembre 1866, Santallier, rédacteur au Journal du Havre, préparait, pour le charme et l'instruction de ses frères de la loge l'Aménité, un travail sur les questions de pacification internationale. Ses amis, qui en eurent la primeur, le goûtèrent si vivement que l'Aménité convoqua, pour en entendre la lecture, les membres des deux autres loges havraises. Rendez-vous fut pris pour un soir de février 1867; et cette soirée fut l'origine de Y Union de la Paix. Tout fier des applaudissements qu'on lui avait prodigués, Santallier jugea « que la phase platonique du mouvement avait assez duré, et que le temps était venu de faire un enfant ». Ouelques mois y suffirent : son manuscrit
1. Voir, sur ce persounage, les Vereinigten Siaaten von Europa,\<è juillet 1SCS.
nioiid Potonié-Pierre lui-même a publié de nombreux détails et de nombreux documents sur cette tentative, dans son Bittoire du mouvement pacifique, pp. 83-110 (Berne, Steiger, 1899).
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fut traduit dans le Herald of Peace, de Londres, dmsYUmanitario, dePalerme; la maçonnerie universelle commença de s'agiter; en moins d'un an, 721oges adhérèrent, dont 20 loges parisiennes; elles représentaient l'opinion républicaine du temps1. Un négociant du Havre, — Allemand de nationalité, Israélite de naissance, maçon de confession, et très étroitement lié à la famille grand-ducale de Bade, — M. Bielefeld, présidait à Y Union de la Paix; mais Santallier, qui en était l'instigateur, en demeura la cheville ouvrière, avec le modeste titre de secrétaire2. A l'inverse de la Ligue de l'Enseignement, où l'esprit maçonnique se dissimulait derrière une artificieuse façade de « neutralité », Y Union de la Paix, maçonnique en façade, réservait aux profanes dont elle quêtait l'adhésion la surprise assez inédite d'un sincère esprit de tolérance. Santallier, matérialiste et républicain, voulait rassembler, sous le drapeau de la paix, toutes les opinions politiques et toutes les croyances religieuses ; ceux qui prétendaient
1. Le Journal des Initiés, janvier et février 1868, pp. 20-21, rend compte d'une fête solsticiale à la loge les Arts réunis de Rouen, où l'on entendit un exposé de Santallier sur l'œuvre de l'Union de la Paix; les loges de Rouen s'inscrivirent comme membres fondateurs. « Il faut que la maçonnerie réalise la paix du monde», écrivait le rapporteur de la loge Henri JV, en envoyant son adhésion. [Monde maçonnique, 1867-1868, p. 268.) La loge italienne Georges Washington écrivait à Santallier : « Le progrès et la maçonnerie aidant, la guerre disparaîtra, et alors tous les peuples s'embrasseront et se donneront le doux nom de Frères. » (Monde
ïiqite, 1867-1868, pp. 284-285.) — Voir d'autres adhésions dans le Monde maçonnique, 1867-1868, pp. 99, 168, 713, etc.
2. Nous n'avons pu rencontrer, non plus au Havre qu'à la Bibliothèque Nationale, la collection du Bulletin de l'Union havraise de la Paix; mais la précieuse obligeance de M. Fenoux, le distingué publiciste républicain du Havre, nous a confié le copie-lettres de Santallier et mis en mesure, ainsi, de connaître avec exactitude et d'apprécier avec sûreté cette curieuse tentative. Nous tenons à exprimer ici à M. Fenoux nos fidèles remerciements
« écraser l'infâme » ne lui étaient pas moins désagréables que les détracteurs de la n philosophie » ; il eût voulu les voir, les uns et les autres, « au bout du monde ». Qu'il écrivît aux loges maçonniques ou bien à un curé de la Gorrèze adhérent de Y Union, aux mennonites de Russie ou bien aux directeurs des grands journaux parisiens, Jourdan, Arago, Louis d'Estampes, Nefftzer, qu'avec quelque timidité il risquât un appel à l'avocat Hérold, alors dans tout l'éclat de son talent, ou bien qu'il laissât s'épancher son âme humanitaire dans les longues pages qu'il adressait à son « frère bien-aimé » Andréa Crispo, fondateur d'un journal maçonnique de Païenne1, Santallier développait uniformément le même programme et professait uniformément les mêmes maximes. Et qu'il eût pour correspondants des Français, des Allemands ou des Italiens, son langage était toujours le même ; il affectait de ne poursuivre les intérêts d'aucune nationalité, pas même de la sienne : « Nous ne voudrions pas pour notre pays, écrivait-il à Crispo, un avantage, un honneur, un bien-être qui ne serait pas en même temps avantageux, favorable et salutaire à nos frères en démocratie de tous les peuples. » Sur le sol terrestre comme dans le monde de la pensée, il n'était aucune frontière, soit géographique, soit intellectuelle, sur laquelle Santallier
1. Santallier ne se lassait pas de citer avec enthousiasme à ses correspondants cette lettre d'Andréa Crispo : « Soldat de la chemise rouge à trois campagnes, je travaillerai dorénavant pour la paix ; mettez-moi dans la troupe des ouvriers qui tendent à la réhabilitation de l'homme!» Et il déplorait discrètement que Garibaldi ne prît pas la même attitude que ce garibaldien.