CHAPITRE PREMIER
inconsciemment en elle), elle est l'unité à la fois idéale et réelle de ces formes pures qui enserrent et contraignent notre expérience, car elle est tout ensemble la vérité de l'idée qui les résume et la réalité de l'acte qui les produit. Elle suppose donc en dehors d'elle un donné, une matière qui lui serve de point d'application. Sans doute, pour se constituer, elle n'emprunte rien à cette réalité étrangère et hétérogène, elle existe à titre de principe distinct et autonome, c'est un organisme complet et systématisé qui s'engendre en quelque sorte de lui-même et tout d'une pièce ; mais elle ne prend conscience de soi que dans son rapport avec son objet, elle ne se révèle à elle-même que par son action, et cette action ne peut consister que dans une organisation d'éléments, qui, soumis à sa juridiction, ne sont pourtant pas les effets immédiats de sa spontanéité. Ses conceptions sont des règles, des lois, ce ne sont plus des choses, des faits.
La connaissance est donc doublement relative : elle l'est d'abord en ce qu'elle n'existe que par le rapport d'un entendement avec une expérience qu'il forme mais qu'il ne produit pas ; elle l'est ensuite parce qu'une telle relation limite la portée de la science qu'elle fonde. En effet, le Cogito kantien se recueille dans un sujet logique et vide qui n'est qu'un mode de représentation ^particulier du donné, la forme appropriée aux seules intuitions humaines ; or, d'autres formes de la liaison sont tout au moins concevables, d'autres entendements sont idéalement possibles qui interpréteraient une même matière selon des lois toute différentes. La raison kantienne, solidaire de l'expérience, exprime le point de vue de l'homme sur la réalité ; la raison cartésienne, pleinement indépendante, traduit le point de vue de la réalité sur ellemême, ou plus précisément, créatrice et non traductrice, pose la réalité donnée à elle-même en dehors de tout point de vue. Non seulement il se peut que cette réalité, en soi, se révèle toute autre qu'elle ne se manifeste en moi ; mais de cela seul qu'elle se réduit à un en moi, elle n'est en effet qu'une manifestation, le phénomène d'elle-même et non son être ; il ne se peut pas que la réalité, comme telle, soit l'objet