CHAPITRE PREMIER
d'une connaissance quelconque, la nature de l'absolu l'exclut de toute relation, donc aussi de toute science. Simplement il pourra, par delà la science elle-même, subsister dans la conscience à titre de désir ou de tendance ; il se survivra sous la forme de Vidée, catégorie sans objectivité, puisqu'il n'est pas d'intuition donnée qui lui corresponde. L'absolu se confond avec l'idéal. Mais l'idéal garde tout au moins une signification, à défaut d'une réalité. A la raison spéculative il représente la nécessité de poursuivre indéfiniment la liaison des phénomènes par le moyen des concepts purs. A la raison pratique, il ouvre un champ d'action illimité, car il l'invite à le réaliser par un acte de son libre vouloir. La même spontanéité rationnelle, qui primitivement se limite par les catégories et qui, pour le rendre possible, réduit son usage à la détermination d'un donné ënq)irique, niera pratiquement les formes par lesquelles elle s'exprime pour retrouver dans l'action l'être qui ne se laisse pas saisir dans la pensée. L'absolu, concept négatif, se positive par le devoir. On le voit, le kantisme accuse un progrès sensible vers le relativisme; il s'en faut pourtant de beaucoup qu'il y atteigne et il en reste en fait infiniment plus éloigné que ne le pensait Kant lui-même. Tout d'abord, retenons cet aveu que la raison, à côté et au-delk de son usage spéculatif immanent, s'attribue encore, sous un autre point de vue, un usage pratique transcendant qu'il restera de critiquer; elle exige l'absolu qu'elle est impuissante à connaître. Or nous aurons à nous demander s'il n'est pas dangereux pour la morale de se fonder sur un acte de foi dans le supra-sensible, si l'ordi^e idéal peut et doit rester par essence étranger à l'ordre réel, si, en un mot, le devoir est la catégorie de l'absolu qui se donne spontanément, faute de la trouver toute faite et réalisée in concreto dans notre expérience, sa matière intellectuelle et pure ; ou si, au contraire, le souci pratique ne doit pas se limiter à son tour, comme le souci spéculatif, à la sphère de l'expérience actuelle, si la loi de nos actes ne doit pas simplement être conçue comme la forme des relations humaines, au lieu de dépasser et de nier ces relations. Peut-être la raison dite pratique n'est-elle
qu'un dernier mirage, une dernière idole élevée au culte de l'absolu ; peut-être le devoir n'est-il lui-même qu'un symbole nécessaire (dont on ne saurait sans doute exagérer l'importance et l'intérêt humain), mais qu'il faudrait se garder de substantifier et de déifier. N'oublions pas que la morale doit se proposer, avant tout, de dégager une raison de vivre, d'être une discipline de notre conduite, une logique de nos actions, et redoutons, en la voyant se constituer en dehors du réel empirique, qu'il lui soit ensuite impossible de le rejoindre et de le déterminer.
Mais, d'autre part, il n'est pas vrai que l'absolu reste confiné dans l'ordre idéal et qu'il ait complètement disparu du monde de l'expérience, car nous le retrouvons encore à la racine même de ce monde dans le principe qui le conditionne, dans la raison pure, unité abstraite et pourtant réelle. Sans vouloir encore en critiquer l'idée — ce qui sera l'objet des chapitres suivants — nous devons pourtant mettre en lumière son caractère équivoque et contradictoire. A la fois, si l'on y prend garde, elle est indépendante et dépendante, elle est et elle n'e;>t pas. Conçue en toute rigueur, il semblerait que la raison dût se réduire à n'être qu'une simple caractéristique de nos représentations, le caractère d'unité absolue conféré à toutes les relations posées; que ces relations s'évanouissent, elle disparaîtra avec elles, puisqu'elle n'est que la condition la plus haute de leur existence. Mais Kant opère une véritable substantification de cette pensée non substantielle : de ce qui n'est qu'un centre de relations, une sorte de lieu idéal de tous les rapports possibles, il fait une affirmation primitive et fondamentale, un droit imposé au fait. La raison se laisse isoler, étudier in abstracto, elle a une puissance propre, elle produit d'elle-même des représentations pures, on peut la reconstruire intégralement a priori. Or, n'est-ce pas le caractère même de l'absolu que cette inconditionnah'té qui en somme est la propriété par excellence de la raison, cette possibilité de se suffire dans son idée, sinon dans son application, de se poser comme principe et comme centre d'un système représentatif qui n'est que par elle, si, en
L*IDÉE DE RELATlOPr
revanche, elle n'est que pour lui, à seule fin de le rendre intelligible ? On fait toujours cristalliser à part cette intelligibilité des phénomènes et on la solidifie dans une essence formelle qu'on décore du nom de raison pure. 11 n y a là qu'une entité critique substituée aux entités métaphysiques, une hypothèse d'un autre ordre, mais qui n'est ni moins arbitraire ni moins obscure.
Nous n'insisterons pas davantage pour l'instant sur les objections qui peuvent être soulevées contre le système kantien; nous n'en indiquons ici la critique que pour en préciser l'idée. Aussi bien, le but que nous poursuivons est-il essentiellement, au moins dans la partie négative de cet Essai, de résoudre l'idée de raison dans l'idée de relation qui, d'après nous, loin d'en dériver, la fonde. En fin de compte, toutes les difficultés qui naissent de cette position nouvelle du problème viennent de ce que Kaut est, comme ses devanciers, mais à son insu, dominé par les mêmes préjugés métaphysiques. Non qu'il attribue à la science nne portée qu elle ne saurait avoir : elle n'est bien pour lui que la circonscription logique de l'expérience par les lois qui la déterminent. Mais s'il a su en limiter l'empire, il croit trop encore à sa rigueur. L'universalité et la nécessité doivent caractériser toutes ses conceptions, les exigences de la pensée doivent être réalisées telles quelles dans les choses. Or, rien ne nous assure que l'universel et le nécessaire soient autre chose en somme que des idées toutes subjectives, ayant la valeur de méthodes qui nous permettent de poursuivre nos investigations avec le plus de logique possible, mais nullement celle de caractères absolus présentés par les lois empiriques. C'est pour les justifier que Kant conçoit une raison qui les réalise et qui n'est en son fond que la faculté de l'universel et du nécessaire, la garantie d'une objectivité phénoménale, vraie forme de Tabsolu transposé dans la relation. La raison kantienne doit en effet se définir l'absolu d'un relatif, l'ensemble des relations porté à l'absolu. De là suivront et la mathématique pure et la physique pure, le monde figuré a priori par la pensée et n'ayant plus qu'à rentrer dans des cadres faite