CHAPITRE PREMIER
mément aux lois de la pensée, objectivées dans les lois de la nature qui traduisent simplement leurs applications au donné sensible. L'absolu, pour la connaissance, n'est donc plus une réalité, mais une limite. Dans un intérêt d'ordre moral, Kant le maintient sous le nom de noumène, mais le noumène n'est qu'un concept négatif de l'entendement et demeure foncièrement indéterminé : il n'est conservé, semble-l-il, que pour nous prémunir à la fois contre le dogmatisme et contre le scepticisme ; l'un affirme inconsidérément la détermination possible du transcendant par une intuition intellectuelle qui nous est refusée en fait, l'autre nie, avec l'être, la réalité d'un idéal moral jusqu'alors indissolublement lié à l'idéal métaphysique. L'absolu n'existe qu'en idée pour la raison spéculative ; il existera, sinon en réalité, du moins en volonté, pour la raison pratique. 11 est donc pour la science comme s'il n'était pas, et celle-ci, après avoir renoncé avec Descartes à toute enquête touchant les causes premières, refuse avec Kant toute investigation relative aux essences réelles. Objectivité devient synonyme de positivité, signifie une liaison nécessaire de natures sensibles, de formes empiriques.
Mais une telle liaison n'est pas le fait de ces formes elles-mêmes, elle suppose l'acte d'une spontanéité qui s'en distingue. L'expérience ne se suffit pas et se résout dans une idée qui la dépasse : à l'analyse, elle révèle la présence en elle d'éléments purs, radicalement hétérogènes aux* données sensibles entre lesquelles ils instituent un ordre et une harmonie déterminés. En effet, ils se caractérisent par l'universalité et la nécessité qui ne peuvent être données avec l'expérience, toujours particulière et contingente. C'est donc qu'ils auront été introduits dans celle-ci par l'influence d'une faculté d'abord insoupçonnée, d'une raison que nous révèle notre critique : la pensée du donné n'est pas elle-même donnée, elle est le produit d'une réflexion active, qui, en s'affirmant, pose du même coup les conditions sous lesquelles une expérience quelconque sera rendue possible. Nous conclurons donc, comme Descartes, à l'existence d'un Cogito qui soutient l'univers, à un repré-
sentatit' qui seul permet Fapparition du représenté. Mais le rapport de ces deux ternies apparaît tout autre que dans la métaphysique cartésienne et prouve un progrès sensible dans le sens des doctrines relatives.
Tout d'abord, la pensée ne jouera pas le même rôle dans les deux systèmes. Pour Descartes, elle doit nous permettre d'opposer au scepticisme Talfirmation inébi*anlable de la première existence certaine, fondement et soutien de toutes les autres ; Kant ne voit en elle qu'un principe d'explication, non une réalité, un en soi. De plus, le Cogito cartésien s'oppose à ses représentations, s'affranchit de ses modes, il se recueille dans la pureté de son essence tout intellectuelle ; au contraire, le Cogito kantien n'existe que par le rapport qu'il soutient avec les phénomènes dont il est le « véhicule », il n'est que ce rapport conçu sous sa forme la plus générale. Le « Je pense » de Descartes produit directement l'univers dans sa vérité actualisée, identique à son être : le réel n'est que la série des idées claires, le progrès indéfiniment poursuivi des premières intuitions se prolongeant dans des intuitions nouvelles, et ces idées et ces intuitions ne sont autre chose que l'entendement en acte ; il suffit à l'esprit de dégager et de développer ces éléments intelligibles qu'il porte en lui pour se donner l'expérience totale, dans sa matière aussi bien que dans sa forme. Le « Je pense » kantien est une faculté formelle qui se déploie sans doute a priori dans un système de concepts purs, dans un réseau de catégories essentielles, mais qui ne retrouve pas le monde au terme de sa réflexion; il pose le schème pur et vide d'une expérience possible, non le contenu concret et déterminé de notre expérience actuelle. L'intuition ne relève que d'elle-même, non de nous, et ne se laisse pas ramener analytiquement à l'idée claire et distincte. Le confus de la sensation est un irréductible donné, une matière à relations, non une relation matérialisée. La raison ne saurait donc plus offrir aucun des caractères substantiels de la chose en soi ou du noumène (bien que peut-être, comme nous le verrons par la suite, le noumène se survive