CHAPITRE HUITIÈME
nable encore que celle à laquelle on s'arrêtait d'abord, c'està-dire à une harmonie continue dans les modifications corrélatives de la pensée et de la nature, parallèles mais non solidaires. On multipliera donc, si l'on s'en tient à la position occupée par Kant, les contradictions et les impossibilités.
• Mais précisément cette position est intenable, sur ce point comme sur tous les autres. L'origine des catégories n'est pas mystique, mais concrète ; elles viennent des choses et sont elles-mêmes des choses, non des idées. L'expérience, purifiée de tout élément rationnel et réduite aux seules relations qui la composent, nous apparaît à la fois uniforme et variée. Elle témoigne bien dans l'ensemble d'une certaine unité de direction ou d'orientation, mais cette unité, lorsqu'on l'envisage d'un peu près, n'est pas simple ; c'est celle de plusieurs courants qui, sans se contrarier dans leur marche, restent pourtant bien distincts ; ils présentent des affinités sans doute, mais ils offrent aussi certaines hétérogénéités absolument irréductibles, ils se superposent sans se confondre, ils forment une hiérarchie et non une continuité. Des uns aux autres, des lacunes subsistent que rien ne saurait combler; si l'on trouve dans l'inférieur, c'est-à-dire dans le simple, les conditions du supérieur, c'est-à-dire du complexe, ces conditions ne sont pas des causes, au sens métaphysique du terme, elles posent la possibilité du conditionné, elles n'enveloppent pas sa réalité. Il appartiendra donc à la science de dégager ces grandes directions phénoménales, de les présenter dans l'ordre le plus rationnel sans doute, mais aussi le plus conforme à la vérité empirique. Elle ne dressera plus a priori « une espèce de carte métaphysique » (i) de formes pures, elle établira a posteriori les grandes lignes de l'expérience, elle en tracera la carte physique.
Une objection subsiste, celle même de M. Renouvier. L'expérience n'est pas adéquate au monde, l'expérience n'est pas le monde. « Le théâtre de l'expérience est le contenu du monde et le monde la surpasse » (s). Dès lors, les catégories de l'expérience peuvent n'être pas les catégories du monde,
(l'i CouRNOT. Ench, deê sciences fondam.^ 1. 1, Préface, p. v. (a) Rbnouvibr. Ess, de crit. gêner,, !•' estai, p. a83.
L*lDéE DE RELATION
le nombre pour acquis (et Ton sait s'il est contestable et s'il fut contesté), forment ou supposent à leur racine autant d'actes originaires de la spontanéité pure. La catégorie est donc commencement absolu, véritable coup de théâtn et même coup de force ; elle s'impose avec la brutalité du fait, la conscience l'accepte sans la discuter. De plus, les formes analytiques du jugement qui sont censées la recouvrir nous sont-elJes vraiment révélées par une analyse de la pensée, non pas formelle et vide, mais concrète et déterminée dans les synthèses par lesquelles elle s'exprime et ne faudrait-il pas voir plutôt en elles le résidu d'une analyse des phénomènes? Nous nous sommes en effet efforcé d'établir avec Stuart Mill que les opérations logiques sont en réalité des opérations proprement matérielles, des déterminations de lexpérience par elle-même. Si ces vues sont exactes, les diverses espèces de jugements exprimeraient les différents aspects de la relation, et les catégories qui en dérivent (ou qu'on prétend en dériver) ne seraient finalement que des suggestions expérimentales.
D'autre part, ces catégories, clefs de l'expérience universelle, se trouveraient, toujours par l'effet d'un hasard aussi heureux qu'incompréhensible, s'adapter exactement à tous les faits passés, présents, futurs. En écartant encore l'objection initiale et en acceptant cette adaptation primitive, ce qui n'apparait pas moins étrange, c'est que, les phénomènes se modifiant sans cesse, ces clefs continuent pourtant à remplir parfaitement leur office. En eflet, l'expérience est progressive, au moins dans certaines de ses phases et dans certaines de ses manifestations. Évolution, transformisme, sélection, peuvent être des hypothèses contestables et même fausses ; elles n'en répondent pas moins à des changements acquis et dans l'existence et par conséquent aussi dans les conditions d'existence. On n'hésite pourtant pas à appliquer les catégories — peut-être un peu à la légère — aux époques disparues et reconstituées par la seule i>ensée. Gomment admettre cette constance dans le variable lorsqu'on se refuse à voir dans la catégorie un mode d'adaptation du fait à lui-même ? Il faudra recourir à une harmonie plus inimagi-