‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 106 sur 139 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

une synthèse totale des phénomènes n'est peut-être pas possible. Auguste Comte semblait avoir prévu l'objection : il récarte en la supprimant. J'appelle monde, fait-il, ce qui est précisément l'objet d'une expérience possible, et, sans me prononcer sur la question de fond, insoluble et d'ailleurs oiseuse, d'une fmité ou d'une infinité du monde, je pose le monde de mon expérience comme fini, en l'isolant et en le distinguant avec soin de Vunivers (i). Je distingue en eiï'et « un milieu indéfini » (a) dans lequel est posée Texpérience, mais je n'actualise pas cet indéfini, qui n'exprime qu'une possibilité jamais épuisée de formes nouvelles, dans la réalité donnée en soi d'un infini actuel contradictoire. Comte précise les limites objectives du monde, constitué d'après lui par notre seul système solaire; ce système se suflit à lui-même, on ne voit pas qu'il soit influencé par les modifications des autres systèmes. « L'indépendance de notre monde est... parfaitement certaine. » (3) Peu nous importe dès lors que ces mondes étrangers soient réglés par d'autres lois, soumis à l'action d'autres catégories, puisque leurs phénomènes n'intéressent pas nos phénomènes, puisqu'ils sont sans action sur eux et partant sans eflel sur nous. L'idée d'une synthèse totale est dénuée de tout intérêt positif; elle n'inquiète pas la science qui l'ignore et qui, si elle la connaissait, la rejetterait comme insoluble et comme inutile, et comme insoluble parce qu'elle est inutile. En effet, c'est encore une idée de Comte, et des plus profondes, que nous connaissons ou sommes susceptibles de connaître les seuls phénomènes appelés à exercer une influence sur notre vie et que ceux que nous ignorons n'ont pas besoin d'être connus de nous (4). C'est pourquoi la science rejette, avec tant d'autres, le fantôme de l'infini, du moins de l'infini-chose, de rinfmi-objet, car elle est ellemême par son développement ininterrompu l'infinité du mouvement par lequel elle se crée ; postulant la détermina-

(i) Comte. Cours de philos, posit., t. ii, p. 6, sqq., p. iSa, sqq., etc. (a) RsNOUViER. Ess. de crit génér., i" essai, p. 384.

(3) Comte. Cours de philos, posit., 1. 11, p. a66.

(4) Id./6iU,t. II, p. 8,

tion, elle se donnera par hypothèse un système défini et clos d'éléments qui se composent entre eux selon des lois invariables. On veut à tout prix que la science coïncide avec l'univers, qu'elle le résolve en une vérité : c'est là une nouvelle façon d'anthropomorphisme, une nouvelle mesure de la réalité par le désir humain. En admettant même que la science poursuivit la synthèse totale, ce serait dans des conditions qu'elle présupposerait accomplies et sans que, par cette tentative, elle aflirmât avoir épuisé toutes les formes de l'être ; en fait, d'ailleurs, elle ne poursuit jamais que des synthèses partielles et ne prétend même pas retenir la totalité de son objet immédiat dans de telles synthèses. Simplement, elle conserve du phénomène ce qui en lui off're matière à relation, ce qui est donné par un autre phénomène et donnera aussi quelque autre phénomène ; les catégories n'ont d'autre fonction que de rendre possible cette détermination, incomplète mais suffisante, la seule en tout cas qu'il nous soit donné d'accomplir.

Ainsi la science est une limitation, expressément voulue par la pensée, de la réalité aux relations dans lesquelles celle-ci se résout, sans que d'ailleurs elle prétende avoir dit le tout du réel en conditionnant indéfiniment les phénomènes par les phénomènes. Elle ne prononce pas sur les problèmes qui ne sont pas de sa compétence ; simplement elle édicté que les conditions de l'expérience actuelle, comme aussi celles de l'expérience possible en tant qu'elle se rattache à l'actuelle et peut en être dérivée, sont déterminées par des lois, phénomènes généraux ou plus enveloppants, et par des catégories, enveloppes plus larges et plus générales de l'univers. Ces lois et ces catégories n'ont plus le caractère absolu qu'exigeait d'elles l'ancienne philosophie, car, représentant la forme d'une expérience idéale, elles ne sauraient être conçues comme le produit d'une pure pensée indépendante et immobile, et elles ne font qu'exprimer sous sa forme la plus abstraite le résidu logique de l'expérience réelle. La conscience elle-même n'est pas une réalité distincte, principe de ses propres déterminations, mais elle est moins encore un éx)iphénomène, une donnée ultérieurement

superposée à des phénomènes objectifs indépendants, selon la vue superficielle de certains empiriques métaphysiciens ; elle est le dessin des contours les plus généraux de Texpérience, Fexpérience se résolvant dans sa loi de continuité et dans le système des catégories essentielles qui, fixant à grands traits la figure et le mouvement de Tunivers, ne font que révéler le fait à lui-même en posant ses conditions d'existence les plus générales et par conséquent les plus impérieuses. La conscience, ramenée, comme le veut Kant, à n'être que le schème pur des relations empiriques primitives et irréductibles, est le type du monde phénoménal, au sens anatomique du terme. Les catégories coexistent et se pénètrent dans le phénomène, comme les divers systèmes, respiratoire, digestif, nerveux, dans l'organisme vivant. Les catégories sont le squelette du réel, Texpérience évidée et ne laissant apparaître que son ossature interne. Mais le squelette suppose le corps et n'existe que par lui ; de même les catégories, données dans le fait et non dans la pensée. Kant concevait des catégories subjectives par leur principe, objectives par leur fin ; elles sont en réalité objectives ou plutôt phénoménales par leur principe comme par leur fin.

On n'a donc plus à poser le problème de la valeur objective des catégories et de leur application au donné ; autant vaudrait se demander si le fait s'applique à lui-même, puisque la catégorie n'est qu'un fait manifesté par d'autres faits, un aspect du réel, une tendance empirique constante. De même, il devient superflu de discuter le nombre des catégories et de prétendre en dresser une classification définitive. Cette question peut à la rigueur offrir un sens si Ton admet la permanence d'un principe subjectif dont elles procèdent et qui, par hypothèse, est rigoureusement déterminé dans les lois essentielles qui le limitent en l'exprimant ; encore faudrait-il avoir établi qu'un tel sujet est incapable de produire, par sa seule spontanéité, de nouvelles formes d'organisation systématique et la preuve est difficile à administrer si, comme nous le pensons, Ton doit voir dans chaque catégorie subjective le produit d'un

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