‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 108 sur 139 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

en réalité déterminent leur changement et leur progrès. Moins immédiatement apparente dans l'ordre des faits infm-humains, cette transformation y est tout aussi réelle. En termes larges, on peut dire que la catégorie de l'âme antique fut le fini, le déterminé, tandis que la catégorie de l'âme moderne est plutôt l'infini, Tindéterminé. De là, pour la première, l'idée d'un xôt|xo; parfaitement harmonisé par des lois de finalité, une unité achevée de toutes les formes existantes ; pour la seconde, la représentation inverse d'une existence indéfiniment continuée, d'un ordre qui se fait et ne cesse de se faire, et non d'une harmonie toute faite, donc une détermination mécanique par la cause et non jilus dynamiste parla fin, une unité conçue et voulue, mais non réalisée, des hétérogénéités irréductibles qu'on accepte sans les résoudre. Sans doute, Aristote pose des genres distincts et impénétrableset le progrès de la science a consisté, depuis Descartes, à ruiner cette conception étroite en liant les catégories qu'on prétendait indépendantes. Mais, au sein de chacun des genres, c'est l'idée de la forme parfaite qui, en le suscitant, explique le mouvement de la matière qui tend à la réaliser : l'inférieur s'explique par le supérieur, le parfait est la raison de l'imparfait. C'est même dans la perfection absolue que réside la raison suprême des choses : la cause profonde de l'existence est le principe du meilleur. Dès lors, un seul principe d'explication suffit, le passage de la puissance à l'acte est la loi de tout ce qui est : l'existence matérielle, la vie, la pensée même, représentent la série des efforts successifs tentés par les différents êtres pour atteindre à leur réalisation adéquate ; lorsque celle-ci est entièrement achevée, elle devient matière d'une forme plus haute, et lorsqu'enfîn la forme dernière, l'humanité, est accomplie, l'évolution est terminée, la nature se repose dans la contemplation de son oeuvre. On voit par là combien la catégorie aristotélicienne diffère, par exemple, de la catégorie kantienne : elle est la forme objective d'un progrès immanent à l'essence, l'archétype auquel aspire Fêti^ individuel. Tel est bien le mode d'interprétation de toute l'antiquité ; la catégorie mathématique, dans le pythagorisme et dans le platonisme, est elle-

l'idée oe relation

même principe de finalité, à la fois être et raison d'être, essence et principe de création.

Ce n'est donc pas seulement le nombre des catégories qui a varié avec le temps, c'est encense et surtout le sens qu il convient de leur attribuer. Les mêmes mots désignent des idées différentes, quand elles ne sont pas contradictoires : la substance est pour Aristote l'absolu, elle deviendra pour Kant la forme de la relation. Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement ? Comment les modifications constantes dans les rapports de l'individu et du milieu, comment les habitudes nouvelles, physiques ou sociales, que l'homme contracte à mesure qu'il élargit ou qu'il rétrécit la sphère de son action, ne détermineraient-elles pas invinciblement d'autres manières de penser, d'autres habitudes mentales, d'autres formes intellectuelles ? Comment, lorsque tout se meut et change, notre esprit serait-il fixé pour jamais, et comment l'être progressif par excellence, l'homme, serait-il, dans la faculté même qui permet les progrès les plus rapides, dans son intelligence, asservi à des catégories immuables ? En ce sens, il est même infiniment probable que la plupart des empiriques, et notamment Spencer, ont encore été abusés par la doctrine métaphysique de l'innéisme et ont trop aisément accordé la fixité de ces formes changeantes. L'histoire de la pensée humaine nous révèle des changements de points de vue dont ils n'ont pas sufiisamment tenu com^^te. Si déjà Ton doit reconnaître que d'une classe sociale à une autre, d'une génération à la suivante, il est presque impossible de se comprendre, que le producteur et le salarié, le père et l'enfant ne parlent plus le même langage, a fortiori devrat-on conclure qu'entre deux âges de l'humanité séparéspar mi intervalle de plusieurs siècles de telles diflérences surgissent qu'elles ne permettent plus une représentation exacte de ce qui fut. Ce que nous appelons une reconstitution historique n'est forcément qu'une interprétation subjective ; le passé nous apparaît pour le moins aussi déformé à travers le prisme de nos catégories actuelles que le noumène kantien à travers les formes de l'esprit. On a souvent évoqué l'hypothèse d'un César ou d'un

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