CHAPITRE PREMIER
tout exprès pour le recueillir. Mais cette soumission qu'on exige du donné n'exprime peut-être qu'un desideratum du sujet sans fondement dans la réalité ; les relations effectives des phénomènes nous diront seules si cette idée préconçue est légitime, et jusqu'à quel point elle doit être considérée comme une vérité, à partir de quel moment regardée comme un pur symbole. Si d'aventure nous rencontrons dans le phénomène une certaine résistance, si la réalité ne coïncide pas sur tous les points avec notre construction subjective, ce n'est pas aux faits que nous devrons donner tort, comme Descartes et les anciens ; ce ne sont pas nos conceptions qui, en matière scientifique, déterminent l'expérience, c'est l'expérience qui limite nos conceptions. Nous devrons même rechercher, lorsque s'accuseront les divergences entre les idées et les faits, si ce n'est pas, dans la mesure où elle l'explique, de la réalité même que procède notre raison, si, loin d'être l'absolu sur lequel l'expérience se règle, elle n'exprimerait pas simplement l'expérience idéalisée. Auquel cas la faiblesse de la critique kantienne se manifesterait clairement : elle manquerait au but qu'elle poursuit, puisque la raison pure formelle, substituée à l'être et à la raison substantielle et matérielle pour nous interdire l'absolu, ne serait elle-même qu'un absolu honteux et qui s'ignore.
Mais ces réserves nécessaires ne doivent pas nous faire méconnaître le caractère nettement positif d'un grand nombre de conceptions kantiennes et ce qu'on pourrait appeler le pouvoir modérateur du kantisme. Non seulement la raison n'est plus que la mesure du paraître, non celle de l'être, mais encore elle n'a d'autre rôle que de justifier un fait donné, celui de l'existence d'une science pure, et d'en discuter un autre simplement possible, celui des conditions auxquelles une métaphysique devrait satisfaire pour se constituer comme science. Et, pour arriver à une solution sur l'un et l'autre point, il ne suffit pas que la raison se pose, il con* vient qu'elle ise discute et qu'elle s'éprouve. Dans l'analytique, elle établira la légitimité de ses prétentions scientifiques grâce à une déduction transcendantale des catégories, consi-