CHAPITRE HUITIÈME
nature de son objet ; on se donne en elle, sous le nom d'ailleurs vague et ambigu du possible, les conditions les plus générales de l'existence. Au contraire, la catégorie morale est celle de conditions concrètes et particulières que nous ne posons pas à notre gré, mais qui nous sont données comme complexes et changeantes. Elle devra s'adapter à leur complexité et les suivre à travers leurs variations successives ; rien d'étonnant à ce qu elle se modifie sans cesse, on ne conçoit même pas qu'elle puisse être immuable. Mais, au fond, toutes les catégories sont soumises, comme les phénomènes dont elles procèdent, à une évolution plus ou moins lente ; formes de toute adaptation, il faut qu'à leur tour elles s'adaptent à l'état actuel de l'expérience. Elles restent donc provisoires, s'usent forcément à la longue et tombent quand elles sont définitivement condamnées. En un mot, les catégories ne sont pas des principes absolus, les catégories sont des hypothèses.
Une critique positive ne peut, on le voit, dresser d'une manière définitive le tableau des catégories, mais du moins lui est-il permis d'établir, à un moment donné du développement des connaissances humaines, le système général des postulats scientifiques fondamentaux. Cette démarche, empirique au premier chef, remplacera les prétendues déductions des anciennes métaphysiques. Nous voudrions, en faisant appel à ceux des penseurs qui nous paraissent l'avoir tentée avec succès, non pas en déterminer le détail, mais du moins en indiquer l'esprit.
Nous en trouvons une première esquisse chez Stuart Mill. Pour lui, les catégories représentent simplement « une énumération des existences » (i), c'est-à-dire toutes les classes de choses susceptibles d'être sujets et objets d'affirmation, « susceptibles d'être nommées » (2). Tel était, d'après
(i) Stuart Mill. Sjrst. de log.^ t. i, p. 4^. (2) Id. Ihid., p. 48.
le penseur, le sens de la classification proposée par Aristote ; il n'y aurait pas de méthode permettant de découvrir les catégories, elles se révéleraient un peu au hasard de l'expérience et selon les besoins de la connaissance; en tout cas, Mill leur refuse toute origine mystique et ne voit pas en elles autre chose que des règles empiriques. Avec déjà plus de méthode, M. Renouvier les expose à peu près en même façon. La représentation les contient toutes, elles ne font qu'exprimer ses différents aspects; donc je les pose comme des hypothèses suggérées par les faits et je les vérifie ultérieurement en les étudiant dans leur application au donné. De plus, dans le tableau qu'il dresse, le penseur s'élève aussi rationnellement que possible de la catégorie la plus indéterminée, la relation, à la plus déterminée, la conscience (i); mais s'il recherche l'ordre le plus logique, il n'entend pas le fixer a priori, non plus qu'établir des rapports plus ou moins illusoires entre les catégories les plus simples et les catégories les plus complexes; il n'a d'autre fil conducteur que l'expérience, et il en retient, sans les réduire, toutes les hétérogénéités. Toutefois, cette classification est encore trop arbitraire, elle ne repose pas sur une considération directe des différentes sciences saisies dans leur continuité objective. Gournot recherche au contraire cet enchaînement systématique des divers ordres de connaissances ; celles-ci formeront d'après lui plusieurs étages superposés ; sciences logiques et mathématiques, étayées sur les catégories de Vordre et de la forme ; sciences physiques, avec les catégories de la force et de la matière ; naturelles avec celles de la i^ie et de \ organisme (2) ; sociales enfin, avec le double i)ostulat de Vhomme individuel et du milieu social (3). On remarquera un trait commun à ces deux dernières classifications : M. Renouvier voit dans chaque catégorie deux termes antithétiques; Gournot admet cette dualité sous une autre forme en reconnaissant à la base de chaque science deux
(i) Renouvier. Esfi, décrit génér., i" essai, p. loi, sqq. (a) CouRNOT. Ench. des idées fondam.f t. i, préf. p. iii-iv. (3) Id. Ibid.f t. I, préf. p. iv, t. 11, p. 2-3.