CHAPITRE HUITIÈME
catégories solidaires. Auguste Comte avait mis en lumière avec force ce caractère propre à toute science, cette double orientation qu elle manifeste. Mais il convient d'insister davantage sur le sens positif de sa conception envisagée dans son ensemble, sur sa synthèse du savoir humain et sur la nature des principes directeurs qui la commandent. Elle nous paraît fournir en elfet les plus précieuses indications pour rétablissement d'un tableau systématique des catégories positives.
Comte renonce délibérément et définitivement à toute détermination d'une logique subjective ; l'idée d'une raison distincte est contradictoire, les liaisons psychiques ne faisant qu'exprimer certaines liaisons physiologiques, elles-mêmes déterminées par les relations de l'organisme individuel avec le milieu physique. L'esprit ne s'étudiera pas en lui-même, car il n'est qu'une abstraction et qu'un point de vue, mais bien dans son œuvre objective et seule effectivement donnée. C'est donc en partant de l'expérience que nous dégagerons un certain nombre de grands faits logiques représentés par les différentes théories scientifiques et c'est la seule observation de ces faits dominateurs et compréhensifs qui nous permettra de nous élever à la connaissance des lois logiques qui sont les vraies catégories existantes (i). La réflexion ne s'exerce donc plus sur elle-même et sur l'acte dont censément elle procède, mais bien sur des réalités dont elle détermine les tendances fondamentales, empiriquement données avec et dans ces réalités mêmes. La science suprême n'est plus vÔTiaiç voTjîsoK voTidiç, mais bien plutôt le monde intelligible au monde, et, sous son aspect le plus immédiat et le plus limité, le monde intelligible à l'homme.
Or, les diftérentes sciences, fragments de la connaissance totale, et, à les considérer objectivement, fragments du monde qui, pour se posséder, se divise, sont à la fois autonomes et interdépendantes. Elles se réclament de principes et de postulats propres à chacune d'entre elles ; ces postulats et ces principes hétérogènes seront les catégories posi-
(i) Comte. Cours de philos, pos,, t. i, p. 3i, sqq.
tives. Mais, d'autre part, elles forment un ensemble, un tout systématisé, elles manifestent une unité de tendance et de direction, à défaut d'une unité d'essence. Elles veulent donc être à la fois distinguées et liées ; elles posent des relations et des relations les unissent. Le but du positivisme doit être de dégager la loi fondamentale qui respecte leur diversité tout en manifestant leur solidarité. Comte, on le sait, trouvait cette loi dans l'idée de complexité croissante et de généralité décroissante des différents degrés du savoir humain. Quelques corrections et quelques retouches qu'il ait fallu faire subir au détail de la classification qu'il propose, le principe, semble- t-il, en reste intact ; il correspond en effet au seul ordre vraiment logique, celui du développement empirique des choses, et par suite l'histoire confirme la vue théorique qu'à vrai dire elle avait inspirée. (La logique positive est-elle autre chose au fond que l'histoire, humaine et surtout cosmique, saisie dans la loi ?) Les sciences se sont succédé, méthodiquement en quelque sorte, des plus simples aux plus complexes, les premières conditionnant celles qui les suivent immédiatement et qui deviennent à leur tour conditions et bases de sciences nouvelles. Nous corrigeons ainsi l'idéal cartésien condamné par les faits d'une réductibilité parfaite de toutes les formes de l'être à la seule matière matliématique, mais nous en retenons la conception juste et féconde d'une direction commune à toutes et par conséquent d'un même processus fondamental simplement varié dans ses applications à un donné de plus en plus riche et complexe. En d'autres termes, nous admettons, pour ainsi parler, la science dans les sciences, c'est-àdire l'unité de vue et d'esprit dans la variété des moyens d'investigation. Les catégories du phénomène devront donc satisfaire à cette double condition : d'une part, elles différeront évidemment par leur contenu, elles accuseront, d'un ordre à un autre, des difterences réelles et non pas simplement idéales : rien de plus factice en ce sens et rien de moins conforme à l'esprit scientifique que de vouloir forcer des rapprochements entre termes qui ne souffrent pas d'être confondus; mais, d'autre part, ces catégories seront des
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modes d'adaptation au moins relativement constants à certains états empiriques donnés; elles devront donc suivre le mouvement uniforme de cette expérience qui, dans ses diverses manifestations, obéit à la même loi, qui, tout en respectant la variété et la spécificité de ses phénomènes, sait, à Faide d'une seule formule, condenser une multiplicité de faits concrets appartenant à des ordres distincts : faits géométriques, mécaniques, physiques, sociaux. Par conséquent, d'une catégorie à l'autre, la distance restera sans doute infranchissable, mais elles offriront toutes un trait commun, elles représenteront un même mode d'explication de réalités aussi hétérogènes qu'on voudra les imaginer. Il existera, au sein même de Texpérience, comme une catégorie des catégories, mais une catégorie indéterminée et purement abstraite, n'ayant qu'une existence tout idéale et ne prenant de sens que par ses manifestations phénoménales et définies, par les principes concrets de chaque science. Cette catégorie générale et informulée, que l'on pourrait appeler la catégorie philosophique par opposition aux catégories proprement scientifiques, n'est autre que la relation.
Toute science particulière, aux yeux de Comte, se résume dans un postulat, et tous les postulats primitifs offrent un même caractère : ils posent une dualité. Le réel, à tous ses degrés, accuse à la fois l'opposition et la solidarité des deux éléments qui le composent, le statique et le dynamique, c'est-à-dire au fond, dans leur expression phénoménale et non plus nouménale, Yêtre et le changement des vieilles ontologies. L'univei's, ou plutôt le monde, se développe sous ce double aspect; plus précisément, il ne se développe que sous le second, car sous le premier il est actuellement développé, fixé, donné. Or, c'est le caractère propre de la relation d'être par sa forme la loi de son contenu, par sa matière le progrès et la réalisation de cette loi. La distinction du statique et du dynamique est donc un premier artifice de la science positive, car ces deux aspects sont intimement liés dans le phénomène. La preuve en est que la géométrie, science statique au premier chef, ne se donne son objet que dynamiquement : la figure est le produit du mouvement ; et