CHAPITRE HUITIÈME
là, ainsi qu'il le dit au sujet des phénomènes lumineux, autant de « catégories sui generis » (i) dans chacune desquelles une analyse suffisamment attentive retrouverait l'opposition originaire du statique et du dynamique. La chimie, enfin, qui repose essentiellement sur « la loi du dualisme » (2), n'est-elle pas statique par ses analyses, dynamique par ses synthèses? Toutes les sciences où la considération des parties précède et permet celle du tout varieraient dans l'application cette même formule élémentaire.
Mais c'est surtout dans les sciences des phénomènes les plus complexes qu'on saisit le mieux le développement de cette conception. Ici, en effet, l'être est un système variable, individuel ou collectif, dans lequel l'idée de l'ensemble coordonne, à chacun des moments de son devenu*, les éléments dont il est formé. Il y aura donc une statique de l'organisme ou de la société, déterminant les conditions de l'équilibre biologique ou social, fixant le type, cet ensemble de possibilités concrètes, cette limitation des formes empiriques compatibles avec le système ambiant. Mais il y aura surtout une dynamique biologique ou sociale. L'évolution, pour le vivant, est la vraie forme de l'existence, il est ce qu'il se fait ; s'il se produit selon sa loi, cette loi même se modifie par le fait de cette production : les genres et les espèces ont été des résultats avant de devenir des principes et Ton ne voit pas que, même à l'heure actuelle, ils soient définitivement fixés. Les croisements sont fréquents et féconds entre races distinctes, les produits bâtards abondent dans l'humanité comme dans l'animalité; or, si la race est une variété du type, c'est qu'elle est déjà type à un certain degré. D'ailleurs, d'une espèce à l'autre, la fécondation reste possible, et si les produits sont stériles ils n'en ont pas moins été engendrés. Notre expérience est d'ailleurs trop courte pour que nous puissions affirmer que les êtres actuels sont les seuls possibles et qu'ils ne donneront pas naissance, par voie de transformations successives, à d'autres êtres absolument dilférents, formant des classes irréductibles aux précédentes ;
ï) Id. Ibid., t. II, p. 5o5.
2) Id. Ibid., t. III, p. 77.
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les limites de variation sont déjà suffisamment élastiques dans des cas tels que la greffe végétale, la domestication ou la sélection artificielle, pour qu'on puisse imaginer qu elles s'écartent, se resserrent ou se modifient dans des proportions infiniment plus grandes encore; souvenons-nous que la nature a pour matière l'infinité des forces et pour forme l'infinité des temps. Si de l'organisme individuel nous passons à l'organisme social, ce qui n'est que présomption dans le premier cas devient certitude dans le second. Les conditions de l'existence collective ne sont jamais données, il n'existe pas de type social défini. En voyant dans le progrès la loi humaine par excellence, Comte l'accorde implicitement : l'évolution de l'individu organique est déterminée, celle de la société est illimitée. En fait, nous voyons avec quelle rapidité s'usent les catégories sociales : les incompatibilités d'hier sont les réalités d'aujourd'hui; les impossibilités présentes seront, demain, actualisées, et, selon le mot du poète, l'utopie est un berceau. Le statique, en sociologie, est un moment posé par le dynamique en voie de réalisation indéfinie, et un moment qui ne se posera pas deux fois. Reconnaître, avec le sens commun, que « l'histoire ne se recommence pas », c'est constater que, régressive ou progressive au point de vue du perfectionnement humain, la loi qui règle le mécanisme des sociétés est celle d'un « développement continu » (i). La vie se recommence dans l'ordre physique, avec chaque naissance individuelle : elle repasse par les mômes phases successives ; dans l'ordre social, au contraire, elle ne commence ni ne finit, elle se prolonge et s'enrichit sans cesse. L'humanité est bien rhomme de Pascal qui poursuit sa marche éternelle et à chaque pas fait une nouvelle conquête, intellectuelle ou
morale .
Aussi distinguerons-nous nettement les catégories statiques de l'organisation, en biologie, de ïordre, en sociologie, et les catégories dynamiques de la vie, dans la première science, et du progrès, dans la seconde.- L'analomie et la
(i) Comte. Cours de philos, posit., t. iv, p. 3o2.