CHAPITRE HUITIÈME
Nous pouvons désormais conclure. Les catégories positives procèdent de la relation, elles sont relations de relations, les relations en tant que relatives à elles-mêmes, non à la pensée. Le Cogito exprime simplement ce fait que des relations sont posées et non ce droit que je les pose ; il n'y a d'autre pensée que celle de la monade, l'univers représentatif à lui-même, la représentation se saisissant comme sujet telle qu'elle se produit comme objet. Dès lors, le monde est bien sujet des catégories, mais de ses propres catégories et non des miennes, de celles qu'il se donne et non de celles que je lui impose ; par suite, il est compréhensible à soi, non à moi. Ce que j'appelle moi n'est en effet, comme le montrait puissamment Leibnitz, qu'un aspect de la réalité universelle, un « univers en raccourci ». Il n'y a rien là d'ailleurs qui diminue mon autonomie, amoindrisse ma personnalité. Si la conscience, si ma conscience est un miroir, ce n'est pas un miroir passif et distinct des images qu'il reflète ; elle les produit au moins autant qu elle les subit, car elle n'en est ni l'effet ni la cause, mais le système, la synthèse évolutive et sans cesse modifiée ; c'est en s'organisant dans un complexus indéfiniment varié et renouvelé que les phénomènes deviennent leur propre phénomène, l'unité de leur diversité, la permanence de leur progrès. Les catégories qui se détachent dans la conscience seraient, pour suivre la comparaison, comme autant de rayons de courbure différents, exprimant les diflerentes formes d'adaptation possibles du phénomène complexe et général à l'hétérogénéité des phénomènes particuliers qu'il concentre en les réfléchissant ; ce miroir mobile se métamorphoserait tour à tour en chacun des états qu'il représente et l'angle de réflexion varierait plus ou moins sensiblement selon la nature des données. Ce sont ces variations en elles-mêmes insensibles- et continues qui, brisées et morcelées pour les besoins de la science, deviennent nos catégories distinctes, limites utiles mais arbitraires, tendances générales objectivées et fixées. Finalement ce sont donc les réalités qui, sous le nom de pensée, d'esprit, de raison pure, se donnent à elles-mêmes leurs lois, lois qui sont encore des réalités. En ce sens, la
définition profonde que M. Renouvier donne de la raison doit encore être approfondie. Elle est à ses yeux « l'homme intelligible à l'homme » (i), conception juste, mais incomplète, car l'homme n'est lui-même qu'un centre de relations mondiales. La raison, c'est le monde intelligible au monde, le lien des réalités et non pas des seules pensées. En son fond et vraiment comprise, toute Critique est une Cosmique.
(i) Renouvier. Ess. de critique générale, v^ essai, préface, p. iz.