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CHAPITRE IX

Les limites de la relation. — La liberté et la croyance.

Le système total des relations empiriques données, tel est l'objet de notre science. Nous en poursuivons indéfiniment la détermination et c'est pourquoi l'œuvre de connaissance demeurera éternellement inachevée. Mais le sens commun incline (et la philosophie l'y encourage) à admettre encore en un autre sens cette inadéquation de la pensée à la réalité. Nous imaginons en effet un au-delà de la relation, un absolu actualisé; la représentation n'est pour nous que le signe de cet absolu indéterminable, au moins par les seules voies de l'entendement. Et nous sommes ainsi conduits à ne voir dans le donné empirique qu'une apparence, un phénomène, au sens étymologique du mot; c'est, il est vrai, une apparence naturelle, déterminée par les lois mêmes de notre esprit, un phaenomenon hene fundatum. Si nous pouvions nous abstraire de notre mentalité et déchirer le voile de Maïa, le nouraène nous apparaîtrait face à face, quel qu'il fût en son essence. Idée pour Platon, Volonté pour Schopenhauer et, selon toute vraisemblance. Idéal moral et Royaume des fins pour Kant. Toujours est-il qu'on affirme l'existence de cet En soi et qu'on recherche dans les puissances obscures de notre être, dans ce qu'on regarde comme étant à la fois au-dessous et au-dessus de Tintelligence, dans le sentiment, dans l'acte, dans le cœur, comme le dit Pascal, des vues sur cet inconnaissable, des présomptions légitimes sinon des déterminations précises.

l'idéb de relation

et des déraisons qui sont des raisons. Le positivisme lui même semble admettre généralement (et comment s y refuserait-il?) non seulement l'existence, mais encore la validité de cette prétention. A en croire Spencer, Littré, et parfois même, semble-t-il, Auguste Comte, il resterait, en dehors et au-delà des relations posées, un objet transcendant, quelle quen fût la nature, âme, Dieu, absolu, liberté, qui ne saurait êlre compris ni peut-être même, au sens empirique du terme, vraiment conçu, mais qui peut être allirmé, voulu, aimé. De ces penseurs, Tun ne distingue-t-il pas dans la réalité entre le domaine du connaissable et celui de l'inconnaissable et n abandonne-t-il pas à la foi ce qu il soustrait à la science? (i) L'autre ne déclare-t-il pas textuellement, dans sa métaphore célèbre, que l'absolu, cet océan qui bat notre rive, est par là même réel bien qu'indéterminable, et n'ajoute-t-il pas aussitôt : « Inaccessible ne veut pas dire nul et non existant? » (2) Le dernier, enfin, ne semble-t-il pas souscrire aux mêmes conclusions dans les nombreux passages de son œuvre où il proclame, bien proche en apparence de Pascal et des néo-kantiens, l'incontestable prééminence de la vie sentimentale sur la vie intellectuelle et l'impérieuse nécessité d'une foi commune en Une même religion ? (3) Euàin, ne serait-il pas absolument contraire à l'esprit positif d'apporter une négation brutale et intolérante de l'absolu que sans doute il ignore, mais que rien ne l'autorise à supprimer? Pour toutes ces raisons, il semble bien établi qu'il existe en effet une limite de la relation, qu'en se posant celle-ci n'épuise pas l'être mais simplement le traduit, et qu'il subsiste un Nescio quid, un X, qui fournit une matière aux religions, aux métaphysiques, aux arts, aux morales, en un mot à toutes les manifestations, individuelles ou collectives, de cette vie intérieure que la science ne suffit pas à satisfaire. Après la réalité, le désir et l'inspiration se donnent x)u se créent leur idéal, plus réel peut-être puisqu'il est

(i) Spencer. Premiers principes, p. 121 et passim. (a) LiTTRÉ. Préface d'un disciple.

(3) Comte. Cours de philos. posiL, t. m, p. 618, sqq., t. vi, p. 566, sqq. et passim.

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