CHAPITRE NEUVIKMP
plus nôtre, puisque c'est nous que nous cherchons en lui.
Ces vues sont infiniment séduisantes et semblent toutes naturelles. Nous les croyons pourtant, sinon radicalement fausses, du moins mal interprétées. L'idée banale, si courante qu'elle est admise en effet par plus d'un positiviste, d'une limite à la relation, d'un au-delà de la relation, se révèle à l'analyse comme enveloppant contradiction. Nous avons déjà mis en lumière le caractère purement symbolique de Tabsolu et vu en lui un simple corrélatif empirique de toute relation donnée, c'est-à-dire un fait ou un phénomène. Dans la façon même dont on pose la question de l'inconnaissable, nous ne verrons également qu'une dernière survivance métaphysique ; mais, avant de la combattre, nous voudrions corriger certaines erreurs fréquentes et graves concernant l'école positiviste et les conceptions de son fondateur.
Nous accorderons aisément que Littré reconnaît l'existence actuelle de l'absolu, mais, sur ce point comme sur tant d'autres, il interprète mal la pensée de son maître ; on trouverait difficilement, croyons-nous, un disciple à la fois plus fidèle et plus incompréhensif et il n'a pas peu contribué à donner au positivisme cette allure déplaisante d'un matérialisme outré et d'un anticléricalisme borné accessible à l'esprit de tous les Homais ; il en altère gravement le sens et le transforme en une métaphysique à rebours. Spencer, infiniment plus compréhensif, commet pourtant une erreur analogue lorsqu'il distingue et oppose l'inconnaissable et le connaissable et lorsqu'il semble admettre l'existence objective de ce qui échappe à toute détermination positive. Mais jamais Auguste Comte n'eût souscrit à de telles conclusions, elles sont en opposition radicale avec l'esprit général de son système, et, logiquement développées, ne peuvent que le ruiner. La distinction de la raison et du sentiment a dans sa pensée un sens purement positif et point du tout transcendant : elle signifie simplement que, parmi tous les phénomènes humains, ceux qui constituent la vie affective sont des moteurs infiniment plus puissants que ceux qui composent la vie intellectuelle C'est en ce sens que M. Ribot, dans lequel il nous semble difficile de ne pas voir un esprit
l'iukb de relation
éminemment positif, regarde la sensibilité comme la faculté fondamentale et constitutive, Tintelligence comme la fonction surajoutée (i). Le sentiment n'est pas pour Comte ce qu est la volonté pour Kant, le principe d'un ordre idéal de représentations pures, mais une donnée positive et un fait au même titre que la donnée intellectuelle. Il est vrai, d'autre part, que le penseur instaure une religion nouvelle, mais, quelle que soit la valeur de cette hypothèse mystique (qui ne nous semble pas faire corps avec Tensemble du système), du moins convient-il de faire remarquer que cette religion même entend conserver un caractère purement positif et humain. D'autre part, l'idée bien nette qui se dégage de son œuvre, c'est qu'il n'y a pas d'absolu, du moins au sens où on l'entend communément; c'est que le concept de l'absolu est en son fond contradictoire, non pas logiquement, ce qui serait sans intérêt, mais empiriquement, ce qui est essentiel en l'espèce ; il exprime un point de vue faux, illusoire, que le système positif a précisément pour but de critiquer et d'éliminer progressivement. En fait, ne voyons-nous pas cet absolu limiter de plus en plus sa sphère d'action, et reculer sans cesse devant les progrès du rationalisme scientifique ? A l'origine, dans cet état d'hallucination primitive où ont dû vivre les premiers hommes, il n'y a pas place pour la relation; tout phénomène est un miracle, tout acte est un Dieu. Les sciences, issues de la métaphysique, cette religion abstraite qui se critique pour se justifier, sont primitivement dominées par l'idée môme qu'elles ruineront : l'intelligible, exprimé par la loi, devient l'idole vénérée devant laquelle tous les esprits n'ont pas encore cessé de s'incliner. Pourtant, à mesure qu'elles formulent leurs méthodes et prennent contact avec les faits, ces sciences se détachent des entraves qui les liaient à l'origine; où sont toutes les divinités déchues, le Dieu-nombre,' le Dieu-force, le Dieu-mouvement et tant d'autres? La religion même, avec le progrès de l'esprit humain, se discute et s'éprouve; son royaume n'est plus de ce monde et son Dieu n'est plus le nôtre. Le
(i) RiBOT. Maladies de la mémoire.