CHAPITRE PREMIER
dérées à la fois dans leur rapport avec le « Je- pense » dont elles représentent les synthèses primitives et avec le donné dont elles déterminent la production ; dans la dialectique, elle dénoncera l'inanité de ses recherches transcendantes en prouvant que les idées sont des formes sans contenu, soit empirique, soit supra-sensible, des principes régulateurs, non des principes constitutifs. Analytique et dialectique présentent ce trait conmiun de poser une raison qui, au lieu d'exercer directement son pouvoir sur un objet étranger, l'emploie à se connaître elle-même pour fixer les limites de son action. Or il n'y pas loin de la discussion à la négation. Si déjà une première analyse suffit à Kant pour lui révéler le caractère simplement discursif, non intuitif, de l'entendement, et pour le ramener à une faculté de synthèses empiriques, peut-être une analyse plus approfondie nous montrerait-elle en lui, non le principe, mais le résultat de telles synthèses. Du moins n'a-t-il plus d'autre fin que l'explication du relatif et si ce rôle de législateur dévolu à l'esprit nous apparaît encore trop ambitieux, il l'est moins en tout cas que celui de créateur qu'il s'attribuait jusqu'alors. S'il tient toujours à sa « dignité » de principe, il sait la faire condescendre à des usages plus modestes que par le passé : il lui suffit d'expliquer en termes humains une vie empirique humaine, bien qu'il veuille encore rendre compte en termes divins, puisqu'ils sont absolus, d'une vie morale qu'il divinise. En renonçant à ce dernier effort et en se renonçant lui-même connue esprit, il ne fera, ce semble, que poursuivre rationnellement l'évolution si heureusement dessinée par Kant. De ce point de vue, le positivisme, préparé d'ailleurs par un néocriticisme qui dénie toute réalité aunoumène, continuerait et achèverait l'œuvre de la critique. Le kantisme apparaîtrait alors dans sa vérité historique comme une transition nécessaire ménagée entre l'idéalisme métaphysique et ce qu'on pourrait appeler un rationalisme empirique : il resterait à fonder l'intelUgibilité du phénomène dans le phénomène luimême, non dans une raison autonome, réelle ou formeUe. Le système de Kant serait une dernière construction à laquelle devrait se substituer une simple représentation. Mais cette
construction a sur les précédentes l'avantage d'être plus voisine de la représentation, puisque c'est elle seule qu'elle entend justifier et fidèlement reproduire ; elle n'a d'autre tort que de croire à la nécessité de cette justification et de chercher à l'assurer par un appel à l'esprit. Pourquoi laisser subsister ce dernier noumène, cet ultime Vestige d'une métaphysique que l'on condamne et dont cependant on s'inspire ? Pourquoi ne pas poser les relations comme telles et les observer sans parti-pris? Pourquoi ce préjugé d'une science pure, qui, affirmée avant nos représentations, nous oblige à chercher en elles des éléments a priori que peut-être elles ne recèlent pas ? Considérons directement et sans la moindre arrière-pensée les données concrètes de l'expérience, c'est-àdire les faits : il nous suffira de les constater d'abord, de les analyser ensuite. N'est-ce pas emprunter à Kant ce que sa méthode contient de fécond et de durable, en abandonnant ce qu'elle peut offi*ir encore de purement artificiel? Le fait est en définitive l'unique critérium du fait. Kant pose le principe et l'applique, mais il s'arrête à mi-chemin, à une prétendue raison explicative limitée par un absolu qu'elle ne détermine que négativement. Cette vue n'est pas fausse, mais incomplète : la raison est à son tour un problème et non pas une solution.
Cette reconstitution historique de l'idée de relation ne devrait pas cesser avec l'étude du kantisme. Pour la compléter, il resterait à parcourir les transformations successives de la pensée critique au xix® siècle, à montrer comment, avec M. Renouvier, elle ne pose plus qu'un idéalisme phénoméniste dominé par l'idée d'une liberté qui fonde la croyance et la science ; comment, avec M. Boutroux, en solidarisant les faits et les lois, les relations concrètes et les relations idéales, nous saisissons jusque dans le phénomène des éléments de contingence et d'irréductible spontanéité ; comment, d'autre part, le positivisme de Comte enveloppe une conception d'ordre critique, dégagée et précisée sur bien des
points par les analyses pénétrantes de Stuart Mill, dont Taine, en France, continue Tœuvre psychologique; comment enfin, sous le nom d'empirio-criticisme, Avenarius développe en Allemagne une conception originale et très particulière, dans laquelle il s'efForce, par un travaU à la fois physique, physiologique, psychologique et critique, de relier la série des relations externes, objectives et organiques, à la série des relations internes purement conscientes, en partant comme donnée immédiate, non du « sentiment » ou de la « pensée », résultats tardifs et méconnus d'une longue élaboration inconsciente, mais du rapport originaire qui unit Tindividu et le milieu (i). Nous devrions également rappeler la doctrine de Spire, pour qui la connaissance n'est qu'une « déception organisée », une anomalie irréductible, « une antinomie fondamentale» (2), comme aussi celle de Cournot, logique objective des sciences substituée à la logique subjective des catégories ou des idées. Mais il ne nous paraît pas utile d'entreprendre une exposition détaillée de ces systèmes, non plus que d'en tenter une critique directe, car nous devrons sans cesse, au cours de notre étude, rappeler leurs thèses et leurs conclusions, soit pour les adopter, soit pour les combattre. Nous ne leur attribuons, comme d'ailleurs aux grands systèmes dont nous avons tenté de retrouver l'idée génératrice et de dégager le caractère critique, que la vérité relative de l'histoire, non la vérité absolue du dogme. Et, pour résumer en une formule l'ensemble des objections qui, d'après nous, doivent leur être opposées, ces doctrines sont encore précisément trop dogmatiques, insuffisamment critiques. C'est le seul point que nous essaierons de mettre en lumière pour l'instant, afin de fixer avec plus de précision la position que nous voulons prendre par rapport à elles.
Aux néo-kantiens, nous reprochons deux choses : d'abord, d'accepter le positivisme à regret et de ruser pour lui échapper; ensuite, d'être dominés par l'obsession d'un idéal moral et surtout d'une liberté absolue, au point de leur sacrifier, avec Kant et plus que lui, la certitude de la science
(I) Avenarius. Kritik der reinen Erfahrung, préface, 1. 1, p. viii. (Q) Spire. Pensée et réalité, p. 5, sqq.; 160, sqq.; 3i3, sqq.