CHAPITRE NEUVIÈME
successions empiriques concrètes. Sous le nom de loi, de catégorie, nous retenons un certain aspect du fait et nous l'objectivons sans tenir compte de tous les autres; mais négliger n'est pas supprimer, la nécessité que nous afiirmons est tout idéale et nous ne pouvons savoir a priori si, dans les éléments que nous avons éliminés, précisément parce qu'ils ne se ramènent pas à cette forme pure, ne subsiste pas quelque principe de différence et d'hétérogénéité. D'ailleurs, nous savons parfaitement, lorsque nous y avons intérêt, nous placer au point de vue opposé, rejeter ce qui dans le phénomène est conçu comme nécessaire et conserver simplement ce qui, en lui, semble prouver l'existence d'une spontanéité et d'une originalité propre. Tel est notamment le postulat inavoué de l'artiste, de l'imaginatif qui compose en dehors de toute loi des formes irréalisables ou même qui, lorsqu'il suit de près le réel et se contente de le reproduire*, met en valeur l'individualité, l'on pourrait presque dire la* personnalité du phénomène, ce qui l'oppose à tous les autres et non ce qui l'en rapproche, ce qui dépasse la loi et la nie, non ce qui la réalise et l'accomplit. Tel est également le sens de l'idée morale ; elle fait le départ, dans l'acte, entre le fait proprement dit, qu'elle néglige comme tel et qui retombe sous les conditions générales de l'existence objective, et l'intention que seule elle relient et dans laquelle elle voit une condition subjective, sui generis, condition en quelque sorte inconditionnée et qui se pose par une sorte de Jiat intime, de création spontanée. Mais il n'y a là, dira-t-on, qu'une apparence, et la liberté qu'on affirme se résout à l'analyse en détermination nécessaire? Libre au métaphysicien de souscrire à cette conclusion; au point de vue positif, elle n'offre aucun sens. L'apparence n'est pas fondée sur une réalité qu'elle manifeste, elle est réalité parce qu'elle est manifestation et que rien n'existe pour nous en dehors de ce qui nous est représenté. Or, il est également certain et que le fait nous paraît subordonné en un sens à tout un ensemble de conditions générales que nous appelons lois ou catégories — c'est le point de vue de la science et de la nécessité — et qu'en un autre sens il nous semble ne procé-
JM.
ïJlDtE DE iFLATION
der que de soi, être Tunique principe de sa réalité et de son existence — c'est le point de vue de Fart, de la morale, en un mot de la liberté. Nos catégories nous apparaissent alors comme des limites entre lesquelles Texpérience introduira autant de variétés contradictoires qu on en puisse imaginer, et nous voyons même que ces limites sont des plus élastiques et que, se les étant données spontanément, elle peut parfaitement les déplacer.
A y regarder de près, on verrait même que, des deux termes en présence, c est la nécessité, et non la contingence, qu'il conviendrait de légitimer, si on lui accordait encore la valeur absolue que, de plus en plus, la science semble devoir lui refuser. Un fait n'est pas nécessaire en tant qu'il est un fait, c'est à-dire en tant qu'il est donné ; il se peut qu'il se conforme à une loi, il ne saurait en dériver, son existence suppose peut-être toujours des conditions déterminées dont elle procède, mais qui, si elles la permettent, ne l'épuisent ni même ne l'expliquent. Tout phénomène nouveau est une synthèse originale, et toute synthèse est un commencement absolu ; s'il faut reconnaître avec la loi de la conservation de l'énergie que la création n'est qu'une métamorphose, on doit avouer beaucoup plus justement encore que la métamorphose est toujours une création : elle nous montre dans Têtre nouveau ou dans la nouvelle manière d'être des propriétés et des spécificités dont l'état précédent ne saurait rendre compte. « En chimie, a dit M. Berthelot, la puissance de l'homme dépasse sa science ; » en toute rigueur, il ne sait pas ce qu'il l'ait. Mais il en est de même en physique, en mathématique, en logique même ; nous constatons toujours et n'expliquons jamais : comprendre revient à savoir observer. Quand nous postulons, à travers les variations qualitatives, la cjnstance de la quantité du phénomène considéré, nous avons raison sans doute, car nous affirmons par là l'identité de notre pensée dans la divereité de ses modes et nous assurons ainsi la continuité du raisonnement ; mais^ en fait, ce que nous saisissons, c'est l'enrichissement qualitatif de l'être et non sa permanence quantitative ; c'est son progrès et non sa fixité. Ainsi, poser le fait, c'est poser avec