CHAPITRE NEUVIÈME
lui la liberté, — non cette liberté transcendante et mystique dont on ne sait au juste si elle est l'indétermination pure qui se détermine, le néant qui se donne l'être, ou si, au contraire, elle exprime la parfaite détermination de la perfection absolue se réalisant parce qu'il n'est pas de limites, extérieures ou internes, à son entier épanouissement ; -I mais bien cette liberté immanente, positive, qui consiste dans l'apparition de propriétés de plus en plus riches, dans une organisation de plus en plus harmonieuse et complexe, et dans l'irréductibilité des formes supérieures de l'être à des modes d'existence inférieurs. Une telle liberté ne préjuge pas le problème humain et la nature du choix entre tels et tels contraires ; il se peut que ce choix s'impose à nous, il se peut même que toute idée de choix, de contraires, de mobiles, réponde à une interprétation factice et non à une exacte et scrupuleuse observation du fait de conscience (sur plus d'un point, la démonstration en a été faite par M. Bergson) ; mais il est établi que tout phénomène, subjectif ou objectif^ humain ou infra-humain, est, non le produit d'une liberté', mais liberté en tant qu'il se produit sous des conditions apparemment nécessaires mais certainement insuffisantes et qu'il dépasse en se posant.
Dès lors, on ne retrouvera la nécessité qu'en analysant le fait, cette synthèse actuelle. Plus l'analyse pourra être poussée, plus la nécessité sera étroite, plus la personnalité du phénomène ira s'atténuant et «'appauvrissant ; la vérité de la loi ne s'obtient qu'aux dépens de la réalité du fait ; en le résolvant dans son idée, nous le vidons en quelque sorte de lui-même. Or, l'expérience témoigne d'une résistance de plus en plus accusée du phénomène à la détermination que les catégories lui imposent. Pour se comprendre, il s'amoindrit ; s'il est. il ne se comprend plus. Il n'est pas une seule manifestation de la nature, pour aussi humble qu'on l'imagine, qui coïncide de tous points avec la loi de sa production, il forme mathématique est déjà matière, et pourtant elle reste purement idéale, et n'a pratiquement que la valeur d'une hypothèse. L'artifice de la numération revient, pour les pouvoir compter, à regarder comme homogènes des êtres
foncièrement difTérents ; le nombre est au fond une analogie qualitative, une ressemblance figurée sous la forme d'une identité. La preuve en est que j*additionnerai des francs avec des francs, des pommes avec des pommes, ou des points avec des points, mais non des francs avec des pommes et des points : ou, si j'effectue cette opération, c'est en me représentant, sous le terme vague d'objet ou de chose, cette diversité phénoménale comme formant elle-même une homogénéité. Remplaçons les unités abstraites, phénomènes hypothétiques, par les unités concrètes, phénomènes donnés, et nous voyons surgir à nouveau les difficultés supprimées : un franc n'est pas une pomme, une pomme n'est pas un point, ni même une pomme n'est une autre pomme, ni un point un autre point. En toute rigueur, il n'est pas vrai de dire que « un et un font deux », un et un ne ^bn^ jamais qu'un et un, l'égalité est une fiction, a fortiori l'identité ; l'addition n'est pas seulement une opération obscure, c'est une opération fausse. En géométrie, le caractère ambigu des figures est encore plus frappant : qu'est-ce que cet espace imaginaire et pourtant concret que ses trois dimensions déterminent sans le constituer? qu'est-ce que cette étendue qui, au terme, se résout en inétendus, en points sans longue'ur, largeur ni profondeur, dont l'incompréhensible assemblage forme le tout dont ils sont les parties sans l'être ? L'expérience directe ne nous montre rien de tel ; ici encore, pour arriver à se saisir, il a fallu qu'elle se figurât dans une représentation contradictoire, absurde . et commode, dont elle ne peut que s'écarter sans cesse. La forme physique, nous l'avons montré, est encore plus loin de son objet ; la causalité, par exemple, ne se réalise jamais avec la rigueur exigée par la loi. Sans doute, si nous nous donnons la cause, par hypothèse nous nous donnons l'effet, mais la question est précisément de savoir si jamais nous pouvons nous donner la cause, c'est-à-dire si jamais l'hypothèse devient une réalité. Or il n'est pas un phénomène de notre expérience qui n'apporte, avec une confirmation générale, un démenti partiel à la loi, pas de corps qui tombe dans un vide parfait, pas d'eau qui entre en-