CHAPITRE NEUVIÈME
ébuUition exactement à la température indiquée. L'art de l'expérimentateur sera de démêler et d'isoler, parmi tous les antécédents et tous les concomitants du fait, ceux-là seuls qui le déterminent conformément à sa loi. Mais, outre que cette distinction théorique est pratiquement irréalisable, cette mutilation du phénomène complexe dont il supprime tout ce qui le gêne, tous les éléments d'indétermination possible, nous apparaît comme absolument illusoire; la réalité retrouve toujours ses droits, c'est toujours elle qui aura le dernier mot et elle saura bien réintroduire les différences, fussent-elles infiniment petites, que j'ai librement rejetées! J'aurai prouvé, par exemple, que si je soumets un corps à telles actions définies, que si je le place dans un certain milieu, le vide, il tombe selon telles lois. Mais ai-je le droit de le soumettre à ces seules actions en ignorant de parti pris toutes celles qui peuvent le solliciter par ailleurs, de l'envisager dans ce milieu idéal où il ne tombe pas en réilité sans le considérer dans le milieu réel où en fait il tombe; et d'autre part, ce corps dont la chute n'exprime peut-être qu'une habitude ancienne et invétérée, n'est-il pas libre dans d'autres manifestations de son existence, celles-là mêmes que je supprime parce que je ne puis les déterminer, comme l'être humain qui, déterminé dans les mouvements de son corps, peut bien rester libre dans ses décisions ? En somme, la loi revient simplement à énoncer que dans telles conditions telle chose se produit. Mais que ces conditions excluent des conditions contraires, dans lesquelles la production de l'effet est imprévisible, c'est ce que la science ne saurait prouver et ce que la réflexion sur la science doit tout au moins réserver.
Déplus et surtout, nous supposons les conditions données; mais la question reste intacte de savoir si le phénomène ne se donne pas ses conditions, s'il ne pose pas ce qui le rend possible. Il se développe sous un certain nombre de catégories ; nous constatons qu'en fait il les suppose, ce qui est certain, mais nous en inférons qu'en droit elles le déterminent, et cette conclusion apparaît tout au moins excessive. Les catégories sont-elles des principes? C'est douteux. Ne
seraient-elles pas plutôt des résultats ? La chose est infiniment probable. Quand on leur accorde un sens positif et non plus mystique, on ne voit plus en elles que des moyens de réaliser un équilibi*e indéfiniment détruit et indéfmiment reconstitué, et par suite, des moyens eux-mêmes modifiés par les oscillations constantes de Fexpérience : les conditioiiS sont à leur tour conditionnées par les choses mêmes qu'elles conditionnent, le fait rend raison de la loi tout autant que la loi du fait ; en tout cas, Tobservalion impartiale du réel nous dit simplement qu'elle est donnée en lui et non qu'il est donné par elle. 11 serait même absurde qu'il le fût, car le phénomène n'est pas produit par la catégorie ; il n'en résulte pas comme d'un principe sa conséquence : elle exprime simplement l'aspect sous lequel il se développe. Donc enfin, ce n'est pas plus la forme qui rend possible la matière que ce n'est la matière qui rend possible la forme. Tout au contraire^ comme la matière est une diversité, cette diversité en tant que telle répugne à l'unité qui la contraint, elle la déborde de toutes parts et manifeste ainsi sa contingence. En un mot, on s'obstine, paralysé en quelque sorte par la puissante armature des catégories, par la nécessité apparente des lois physiques, à rechercher s'il peut subsister quelque liberté dans le phénomène. Or, loin de l'exclure, les catégories mômes appellent la liberté, puisqu'elles supposent en dehors d'elles un indéfini. Cette liberté reprend alors son sens éminemment positif, elle redevient le corrélatif de la nécessité, elle est donnée avec elle dans la relation qui les unit et les éclaire l'une par l'autre. Aristote l'avait bien compris qui, parti de la conception des genres et des espèces, catégories objectives, donné métaphysique immuable, concluait à l'existence de l'accident, non-être qui est^ imprévu qui déroute la science, donné physique qui en limite la portée. Au fond, la détermination ne peut porter que sur ce qui, de soi, est indéterminé, et qui, sous peine de se confondre avec la loi qui le détermine, restera nécessairement indéterminé en quelque mesure. On se demande s'il peut y avoir liberté dans le phénomène ; on ne voit pas que le phénomène est par lui-même liberté et par les autres seulement nécessité,.