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CHAPITRE PREMIER

empirique. Il est manifeste, par exemple, que M. Renouvier ne se confine dans la représentation que pour exiger d'elle autre chose et plus que ce qu'elle peut et doit lui donner. Il réintroduit partout l'acte de foi, la croyance, d'abord dans les hypothèses que, de propos délibéré, il superpose à Toeuvre de science, ensuite dans cette science elle-même. Le scepticisme paraît être la conclusion naturelle et nécessaire à laquelle doit le conduire son demi-positivisme, et, de fait, il se proclame sceptique, au moins dans sa méthode ; mais il se ressent encore trop fortement de la discipline kantienne pour aller jusqu'au bout de sa pensée : s'il ne peut pas ne pas être sceptique, du moins ne veut-il pas l'être. Il faut qu'il prenne parti, non seulement en morale, mais même en science. De là ces constructions métaphysiques et subjectives— que, d'ailleurs, il faut le reconnaître, l'auteur s'efibrce de ramener à de simples liaisons idéales de phénomènes — juxtaposées à notre expérience, et dans lesquelles la représentation se prolonge en dehors d'elle-même pour créer des systèmes nouveaux; de là notamment cette conception curieuse, étrange, mais sans la moindre objectivité, d'une immoralité purement phénoménale (i). De là aussi, au sein même de la science, beaucoup d'arbitraire dans les solutions recouvert par beaucoup de rigueur dans la discussion. Les catégories recouvrent toutes une antinomie qui, sous une forme particulière à chacune, est au fond la même pour toutes, celle du fini et de l'infini. Au lieu d'accepter cette antinomie comme un fait, le penseur, après discussion, non seulement ne cherche pas, comme l'eût fait Kant, à en concilier les deux termes dans une synthèse, mais prend résolument partie pour la thèse contre l'antithèse, pour le fini contre l'infini. On verrait d'ailleurs, comme nous l'avons indiqué plus haut, que de tels problèmes, d'après nous inféconds autant qu'arbitraires, ont été soulevés, traités et résolus dans un sens déterminé, bien moins, en dépit de l'apparence et même des textes, dans l'intérêt de la science qui ne s'en soucie guère, que dans l'intérêt de la liberté

(i) Renouvibr. Eas. de crit. génér., a" ess. p. 566,

qui postule le fini (i). Si jamais système fut dominé par une idée préconçue qui en règle le développement, ce fut sans contestation possible la Critique générale de M. Renouvier. D autre part, c'est un parti pris encore, bien qu'il soit d'un tout autre genre, qu'on retrouverait à la racine de l'empirisme anglais. Il entend refuser systématiquement toute valeur à l'esprit, le résoudre dans la série de ses modifications et l'expliquer par elles seules. Et sans doute l'esprit n'est pour nous aussi qu'une hypothèse, mais une hypothèse légitime et nécessaire, et non pas gratuite et fausse, comme l'affirment les empiriques. Ils l'opposent à ses phénomènes; nous le considérons comme un phénomène général enveloppant tous les autres. De plus, l'idéalisme phénoméniste de Taine et même de Mill tend, à son insu peut-être, à se transformer en un matérialisme. Les faits de conscience sont dans cette doctrine des éléments réels, des données objectives, des choses : on les compare sans cesse aux molécules matérielles du physicien, on les appelle expressément des «atomes psychiques », ce sont de véritables petits êtres susceptibles de se composer entre eux par l'effet de leur seule association mécanique, de manière à former des touts complexes, le moi, l'univers. Or, il y a là une vue de l'esprit que nous jugeons radicalement erronée et des plus dangereuses. Nous ne croyons pas à ce pouvoir que posséderaient certaines relations élémentaires de se combiner selon leurs propres lois, et nous croyons moins encore que de telles relations se suffisent et bénéficient de l'autonomie qu'on leur confère. Ces irréductibles sont des absolus. Or, notre expérience ne nous offre rien de tel : phénomène est synonyme de relation, et les relations primitives sont si peu des éléments concrets qu'il faut au contraire voir en elles les formes les plus abstraites et les plus générales. L'empirisme de Mill est donc une déviation du positivisme de Comte. Les atomes psychiques sont des noumènes, l'association une entité, et Fassociationnisnie une métaphysique inconsciente.

(i) Cf. ibid., 2- essai, p. 365, cette affirmation que la liberté est vraie parce qu'elle est exigée par la loi du Uni qui suppose un premier acte, un commencement absolu.

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