CHAPITRE NEUVIÈME
dans la contemplation de son objet idéal, elle est en lui, elle est lui ; la prière est un effort vers l'intuition suprasensible, une ascension vers l'extase ; tout en elle le prouve', et surtout les attitudes corporelles qu'elle commande, les mains jointes, l'agenouillement, la prosternation ; eUe détermine ainsi un commencement de suggestion, l'adoration actualise partiellement la vision de l'invisible. Si la science est pré-vision, vision anticipée de l'ordre réel, la foi est post-vision, anticipation d'un ordre idéal qui prolonge et parfait le premier. L'une et l'autre sont des états sensibles, des déterminations empiriques.
La croyance n'est donc pas première, ni davantage la science, mais l'expérience dont elles procèdent toutes deux, et, en ce sens, l'idée de M. Renouvier qui place la raison pratique à la base de la raison théorique est une conception dangereuse et fausse : la connaissance serait à la merci d'un postulat moral et s'orienterait dans un sens prédéterminé par nos exigences subjectives. La réalité serait ce que nous voudrions qu'elle fût; la logique ne serait possible que par l'éthique. Ou bien l'on accorderait qu'il faut « rendre la croyance elle-même scientifique en s'arrêtant aux limites de l'universalité et de la raison dans le développement de la foi » (i), et l'on retirerait d'une main ce qu'on aurait donné de l'autre : si la raison limite la foi, il ne se peut plus qu'elle en procède. Il reste acquis pourtant que, de la science à la croyance, la distance n'est plus infranchissable : l'une et l'autre ont leur point d'appui et leur point de départ dans la représentation, et peut-être ne signifient-elles que deux manifestations différentes, deux modes d'interprétation distincts et solidaires de cette représentation pour ellemême. La science, c'est la représentation affirmée, la croyance la représentation qui s'aflirme ; et comme l'aflirmé suppose l'affirmation et que l'affirmation pose l'affirmé, il s'ensuivrait qu'en effet la science est à base de croyance et la croyance à base de science. Essayons dejustifier par l'analyse exacte des phénomènes cette explication positive,
(i) Rbnouvibr. Traité depaych, rationn., t. u, p. 219.
R. - iU
et, dans leur rapprochement même, de bien mettre en lumière Fopposition et rirréductibilité de ces deux modes représentatifs.
La relation fondamentale, à laquelle nous devons forcément toujours revenir, est celle du même et de l'autre . Le développement du même donne la nécessité, donc la science ; le développement de Tautre la liberté, donc l'art et par lui la foi. En effet, l'affirmation de la beauté est libre, volontaire et purement individuelle ; Funiversalité du sentiment esthétique est très contestable, et, si elle est admise, c'est celle d'une préférence et non d'une obligation. L'art est croyance dans l'inspiration qui l'anime, mais croyance en un objet qu'elle réalise comme elle l'enteùd, donc croyance limitée par la possibilité même de sa réalisation. Les symboles métaphysiques, religieux, moraux, seront également des symboles esthétiques, mais nous leur attribuerons une existence objective qu'ils n'ont pas dans le fait et que, personnellement, nous restons incapables de leur donner ; ils figureront le représentatif comme représenté à autrui, tandis que les symboles de la science figurent le représenté comme représentatif à soi. La science est une affirmation fondée sur des raisons objectivement suffisantes, tandis que la croyance reste une affirmation, sinon absolument gratuite, du moins déterminée par des mobiles purement subjectifs dont l'universalité, même si elle était prouvée, ce qui est en question, n'aurait que la valeur d'une espérance commune, d'un désir identique en tous les hommes, et nullement celle d'une contrainte empirique et phénoménale. Mais la science est affirmation, donc croyance en quelque mesure, et la croyance est affirmée, donc science à quelque degré.
Que la science soit croyance, on l'accorde encore assez aisément, mais que la croyance soit science, c'est ce qu'à l'ordinaire on refuse. Kant, implicitement, et explicitement M. Renouvier, développent la première thèse, mais non la seconde. Si « pour faire la science, il faut croire à la science », pour faire la croyance, il faut renoncer à l'illusion du savoir. Nous reviendrons bientôt sur le premier point. Nous voudrions maintenant élucider le second. Si la