CHAPITRE neuvième
croyance est libre, ce n'est pas à dire qu'elle soit indéterminée, mais seulement que ses déterminations changent avec les consciences. L'âme vraiment religieuse est pénétrée par une inébranlable conviction, et, du jour où cette conviction se modifie, sa croyance n'est plus intacte, elle doute. Il y a là deux états d'esprit bien différents que l'on est souvent tenté de rapprocher et même de confondre. Le scepticisme spéculatif conduirait à l'acte de foi, notre impuissance à savoir déterminerait seule notre croyance. D y a là, d'après nous, une erreur flagrante et une incompréhension historique absolue. Peut-être, en effet, dans la conscience moderne, est-ce la « faillite de la science » qui conduit parfois à l'affirmation volontaire de ce qu'on ignore ; mais cette foi résignée, cette sorte de pis-aller religieux et dogmatique, n'est pas la foi véritable, enthousiaste et débordante, la foi qui fait le martyr et l'apôtre ; elle en consacre bien plutôt là négation. La foi n'est pas un malaise, une inquiétude et une restriction; c'est le complet achèvement de l'être, c'en est donc l'épanouissement intégral, elle ne s'oppose à rien, elle comprend tout; elle enveloppe la science, elle est elle-même la science ; elle ne fait pas le départ entre ce qui lui revient et ce qu'elle abandonne, elle ne distingue pas entre un ciel et une terre, un domaine humain et un royaume divin, elle se donne l'homme et Dieu dans un seul acte indivisible, elle explique la nature non par la loi, mais par le miracle. D'ailleurs, c'est par là seulement qu'elle a des prises sur notre esprit ; qui oserait prétendre qu'en purifiant les religions actuelles de leurs superstitions et de leur thaumaturgie elles garderaient encore leur empire sur les âmes ? Or, cette superstition et cette thaumaturgie — communes à toutes les religions — expriment sous leur forme grossière la logique profonde de la foi qui se ruine si elle se justifie et ne se sauve que par son illogisme. Il faut qu'elle soit la raison de tout ce qui est, une raison sans raison et une raison contre la raison. Donc la foi ne sort pas du doute, elle le proscrit, ou plutôt elle l'ignore. L'homme primitif, le seul chez qui vraiment la croyance soit absolue, sans limites €t sans réserves, n'aboutit pas à cette croyance, il en part ;
de même Tenfant, dont toute l'éducation ultérieure aura pour objet, en développant son sens critique, de limiter de plus en plus la foi naïve et universelle. D'ailleurs, dans la période actuelle que traverse l'humanité, prise entre Tidéal théologique ancien et Tidéal positif à venir, oscillant perpétuellement de l'un à l'autre, ce qu'on croit, c'est ce dont on n'a jamais douté, c'est le peu qui survit des idoles anciennes et non une idole nouvelle, édifiée sur les ruines des vieilles croyances. La foi est l'état primitif, le doute l'état dérivé, et finalement, c'est la foi qui conduit au doute. Le paradoxe n'est qu'apparent : le doute n'est qu'une foi déçue, en quelque sorte une foi meurtrie. Le vieillard doute et non l'enfant, et les retours du vieillard à la foi de l'enfant ne sont-ils pas des retours à l'enfance de la foi, l'oubli des raisons de douter? Ainsi la foi, à l'origine, coïncide avec la science, et, lorsqu'elle s'en détache, c'est d'elle-même qu'en réalité elle se sépare. Mieux que toute autre doctrine, la conception positive admet et comprend la légitimité de la croyance; elle n'est plus, mais elle fut la vérité, ce qui la condamne dans le présent est ce qui la justifie dans le passé ; il fut un temps où elle représentait la forme [jarfaite de l'adaptation humaine, l'adéquation exacte de la conscience collective à l'univers. Notre science alors était fausse ; elle n'était pas l)arce qu'il n'était pas possible qu'elle fût, parce qu'il y aurait eu contradiction violente entre les catégories de l'homme préhistorique et les lois qu'elle eût formulées. Et notre science, un jour aussi, ne sera plus pour l'homme futur, pour l'homme posthistorique peut-être, qu'une superstition condamnée, qu'une foi subjective dépassée. La foi d'aujourd'hui est la raison d'hier, la raison d'aujourd'hui sera la foi de demain. De plus en plus, l'opposition consacrée entre la science et la croyance apparaît factice et tend à tomber : on ne croit pas au-delà de ce qu'on sait, la formule apparaît vide de sens, on croit ce qu'on sait et l'on ne croit que ce qu'on sait. La savant croit que l'eau bout à loo* parce qu'il le sait; le chrétien croit que son âme est immortelle également parce qu'il le sait. La preuve en est que le savant, s'il réfléchit sur sa prétendue science, est vite efileuré par