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CHAPITRE NEUVIÈME

le doute, plus vite certainement et d'une manière moins superficielle que le chrétien s'interrogeantsur son éternité. Sait-il vraiment si l'eau bout à ioo<» ? ne le croit-il pas simplement? Il ne le sait donc que parce qu'il le croit, et, s'il cesse de le croire par là même, il en doute. La foi est la croyance entière, donc la croyance véritable , celle qui ne se contredit pas, donc enfin la science.

Croire, au sens plein du mot, c'est savoir; mais inversement, savoir c'est croire. Pour la connaissance vulgaire, rien de plus évident. Le fanatique, avons-nous dit, est un halluciné, un visionnaire ; mais la perception normale est hallucinatoire, elle aussi, et me fanatise en même façon. Hallucination vraie, a-t-on dit ; mais pourquoi serait-elle vraie ? L'idéaliste la jugera fausse et la science, à bien des points de vue, est un idéalisme ; l'image abstraite qu'elle substitue à la sensation ne lui ressemble plus que de loin, en est un symbole plutôt qu'une peinture et en tout cas un correctif. Admettons pourtant la définition de Taine : si l'hallucination sensible est vraie, sa vérité réside uniquement dans son caractère hallucinatoire, dans l'obsession dont elle me poursuit. D'après M. Renouvier, le type de la certitude et la certitude unique résident dans le phénomène, l'apparence immédiate est seule absolument réelle, seule par conséquent supérieure à la croyance, à la foi (i). Nous ne saurions souscrire à cette conclusion. Si, en effet, en présence du fait donné le doute est impossible, si je ne puis penser que je ne le pense pas, ce n'est pas que la croyance soit absente, c'est, au contraire, qu'elle est entière ; la foi sensible est indubitable, précisément parce qu'elle est une foi absurde, incompréhensible entre toutes. Leibnitz voyait dans les sensations des qualités occultes, de tous points inintelligibles ; il est vrai qu'elles me sont données, mais il est probable qu'elles sont fausses, il est donc vrai qu'elles me sont données comme fausses. On imagine malaisément un acte de foi plus complet en même temps que plus nécessaire, une croyance plus invincible. La certitude se mesure

(i) Rbnouvibr. Etta, de psych. raiionn.^ t. ii, p. aag.

3ta

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ici à cette croyance, à Fimpossibilité de la non-croyance. Élevons-nous maintenant d un degré : à la sensation toute subjective substituons la perception objective, la liaison des sensations en un objet auquel on les rapporte. Le phénomène n'est plus à lui-même sa propre certitude, un élément d'affirmation nouveau entre en jeu, le rapport de la représentation à d'autres représentations et leur interdépendance réciproque assurant Findépendance du tout qu elles forment par leur union. Là encore, être certain, c'est croire, et croire ce que Ton voit, parce qu'on le voit et tant qu'on le voit. Le vulgaire est certain de la permanence d'une substance matérielle, le philosophe de la constance d'une forme synthétique, l'un et l'autre parce qu'il leur est impossible de croire que ce qu'ils voient changer demeure et que ce qu'ils voient demeurer change. D'ailleurs, une certitude chasse l'autre; la certitude sensible, entière tant qu'elle ne se discute pas, s'évanouit devant la certitude intellectuelle ou plutôt formelle dès qu'on s'efforce de la préciser, et le mécanisme de cette opération nous prouve une fois de plus l'identité profonde des deux états psychiques, certitude et croyance. Dans sa Première Méditation, Descartes montre l'image sensible s'imposant originairement à la conscience et forçant son assentiment, puis se dissolvant à la réflexion et se décomposant en idées ou plutôt en lois. Mais ces idées ou ces lois évidentes ne sont, pour ce qu'on pourrait appeler avec M. Lachelier la « conscience intellectuelle », que des faits supérieurs en clarté, c'est-à-dire en précision géométrique, des intuitions plus distinctes ou que du moins nous croyons telles, faute de pouvoir les juger à la lumière d*autres faits, comme nous avons jugé à leur lumière les synthèses confuses de notre expérience immédiate. Elles sont donc objets de foi, voulues parce qu'elles ne peuvent pas ne pas l'être, certaines parce qu'elles sont crues.

La science enfin, qui part de ces lois ou qui y parvient et qui unit les faits dans des systèmes partiels qui les expliquent en les préordonnant, est une série ou' un ensemble de séries tout à la fois logiques et réelles, reproduisant aussi fidèlement que possible le développement de notre expé-

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rience. Chaque intuition particulière et chaque liaison partielle d'intuitions provoque de notre part un acte de foi qui tend à devenir de plus en plus arbitraire, mais qui pour»tant nous est directement ou indirectement suggéré par les phénomènes que nous synthétisons. L'hypothèse est une croyance objective limitée par un doute au moins théorique, et l'on verrait sans peine que toutes les inductions actuelles de la science présentent ce caractère hypothétique et limitatif. 11 y a donc dans l'affirmation scientifique plus de liberté, moins de rigueur, une certitude plus flottante en quelque sorte, une part croissante de subjectivité. Il se forme pourtant par son moyen, élimination faite de toutes les divergences de détails, un élément de sélection entre diflerents modes d'explication également possibles, ce qu'on appelle un corps de doctrines commun à toutes les pensées et ce qu'on ferait mieux de nommer un ensemble de croyances pratiquement, sinon théoriquement, identiques, un réseau d'habitudes invincibles et de préjugés actuels qui d'ailleurs reposent sur d'anciens postjugés. En ce sens, la science ne diflëre plus sensiblement de la religion et Comte n'a pas absolument tort lorsqu'il dit, dans un rapprochement pour* tant un peu forcé, qu'à la^i révélée elle substitue une^i démontrée. En effet, elle impose à tous les esprits, non pas des dogmes indiscutés, mais des résultats acquis et qu'on ne saurait refuser. Il n'est pas vrai que nous soyons libres d'admettre que 2 et 2 font 3 ou 4 ou 5, la raison même est une contrainte mais une contrainte matérielle et en quelque sorte empirique ; elle n'a pas, en dépit de l'apparence, la force d'un droit, mais celle d'un fait. Si 2 et 2 font 4 et no|i 3 ou 5, c'est parce qu'ils le font et non parce qu'ils doivent le faire: je n'exige pas a priori le total, je le subis a posteriori. Ainsi donc, il est dans la science un élément de croyance irréductible, ou plutôt la science est la croyance dans ce qu'elle offre d'essentiel, dans ce qui en elle ne peut pas être atteint par le doute. C'est pourquoi, si en un sens elle augmente sa portée, en un autre \^. science restreint son empire : elle nous prouve qu'une seule croyance est légitime, celle du phénomène dans sa propre

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réalité ou plutôt dans sa phénoménalité, dans son apparence et dans son rapport avec les autres phénomènes, avec les apparences de son apparence. Donc, ce que nous appelons science est proprement croyance, la science est la croyance entière, la certitude ; et ce que nous appelons croyance est proprement incroyance, car la croyance partielle n*est qu un doute dégrisé et souvent un acte de volonté désespéré pour échapi3er au scepticisme. C'est ainsi, par exemple, que le Credo initial de toute religion est proprement contradictoire ; lorsqu41 prononce « Je crois en Dieu », Fbomme est dupe d'une illusion fondamentale. Ou, en effet, sa foi est assez puissante, assez vive pour réaliser son objet, et il crée Dieu comme Pygmalion sa Galathée ; mais alors. Dieu lui est présent, donné, immédiat, et sa croyance est vraiment science : tel est le cas du martyr ou du néophyte, de Fillusionné mystique qui, comme la Pauline de Corneille, voit la Divinité face à face et s'écrie alors spontanément :

Jb vois, je saiSy Je crois, je suis désabusé,

identifiant avec raison les deux états d'àme dans un acte synthétique qui les enveloppe et qui n est autre que la vision. Ou bien, au contraire, — et c est le cas le plus fréquent, — cette foi est une conviction à demi spontanée, à demi réfléchie, Fétat commun à la plupart des consciences modernes (nous entendons par là, bien entendu, les seules consciences pieuses), d'un dogmatisme allié à une critique ; elle est faite d'espérance et non de réalité, elle imagine un futur, elle n'actualise pas un présent, elle aperçoit Dieu et l'immortalité sous une forme indéterminée, dans un au-delà imprécis; mais alors cette foi n'est pas la foi, l'état d'âme exclusif qui abolit le sens critique, c'est un sentiment complexe, mélangé d'éléments hétérogènes, propre à une conscience raffinée et civilisée, elle n'est plus la bonne colonie toute nue, l'état d'innocence originaire qui ignore le mal (en l'espèce le doute et la science qui en dérive) ; c'est la volonté réfléchie qui conçoit un ordre supérieur à l'ordre existant et se donne les conditions qui permettront de le réaliser. Croire en Dieu, c'est alors ne pas y croire, puisque c'est tout au moins

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imaginer qu'il soit possible de ne pas avoir cette croyance . Les théologiens l'ont bien compris qui voient dans la foi un état idéal d'élection dont la plupart des croyants, même les plus fervents, ne peuvent que se rapprocher sans cesse sans l'atteindre jamais. Le fanatique hindou qui, parle nirvana, substitue en fait et pratiquement le royaume de la vérité au monde de l'illusion, nous donne un exemple aussi parfait que possible de cette croyance adéquate à la science. Le conseil de Pascal reste éternellement vrai dans tous les ordres d'idées, la foi est un abêtissement, une impuissance à résister intellectuellement aux actions que subit notre esprit. Abêtissement religieux dans l'hallucination mystique, abêtissement sensible dans l'hallucination perceptive, abêtissement scientifique même dans l'hallucination intelligible. C'est bien un même acte de l'esprit qu'on retrouve chez le prêtre abimé dans sa vision céleste, chez le vulgaire hanté par l'image présente de l'objet, chez Descartes contraint par l'évidence rationnelle du Cogito ou des axiomes mathématiques; et cet acte est celui de l'être qui ne peut agir ou plutôt réagir, qui reste passif devant l'impression subie, qui accepte et qui s'incline. C'est la science parfaite puisque c'est l'impuissance du doute, l'intuition aveuglante, la lumièi'e qu'on ne peut pas ne pas voir.

Devrons-nous, en conséquence, identifiant ainsi science et croyance, reconnaître l'unité fondamentale de la raison et de la foi et accorder une égale valeur au Credo religieux ou moral et à la vérité positive ? Non sans doute, car une différence essentielle subsiste entre ces deux cas. Il faut distinguer avec soin, en effet, entre la science et l'esprit scientifique. La science est croyance et Fesprit scientifique est doute, la science est la limite de l'esprit scientifique. Précisons à l'aide des faits. Descartes, avons-nous dit, est halluciné par l'idée claire et distincte comme l'enfant l'est par l'image obscure et confuse des sens ; mais cette hallucination n'est plus du même ordre, elle suit la réflexion au lieu de la précéder, elle est le terme actuel — et par suite aussi provisoire — de la critique : teÛement provisoire.

l'idée de RBLATIOr«

qu a rhaUucination cartésienne du Cogito substantiel s'est substituée rhaUucination kantienne du Cogito formel, et à celle-ci l'hallucination positive de la relation phénoménale. Ainsi, dans la science, l'esprit dépasse l'objet, la méthode le contenu ; la science n'est plus la science, car eUe n'apporte plus des résultats, elle marque des étapes. Par suite, la croyance scientifique — comme aussi la certitude dont eUe n'est qu'un autre nom — est une foi critique et non plus une foi dogmatique, une foi instable et non plus une foi ûxée. Disons plus, il n'y a pas de croyance ni de certitude en matière scientifique, il n'y a que des points d'arrêt dans le développement méthodique et rationnel du doute. Dans Descartes, ce n'est pas l'homme de science qui croit et sait que 2 et a font 4, c'est l'homme de la foule, l'homme du sens commun et non du sens d'exception ; le savant ne croit ni ne sait que n et 2 font 4, il croit qu il le sait et il sait qu'il le croit, mais il n'est pas dupe de cette hallucination intelligible ; eUe est la limite actuelle du savoir humain comme l'existence autonome des qualités sensibles en était autrefois la limite pour les premiers hommes. Par suite, la science marque le recul progressif de la croyance, donc d'eUe-méme ; non seulement elle a réduit la portée de son action, mais elle attribue à celle-ci un tout autre caractère que la foi, elle ne croit plus que tout soit intelligible et elle ne croit plus que ce qui l'est le soit pleinement : la science est défiance et non plus confiance, ou plutôt défiance théorique doublée de confiance pratique ; elle ne tient plus à ses lois comme à des principes d'explication, mais comme à des moyens d'action et de détermination du donné. Et sans doute, pour faire la science il faut croire à la science, mais il faut encore plus ne pas y croire ; il faut être persuadé qu'il y a des lois, mais il faut avoir la conviction inverse que ces lois peuvent changer et qu'en fait elles changent. La science n'est pas un dogme nouveau, une nouvelle religion ; c'£st un grand point d'interrogation que l'expérience se ppse; elle formule les questions, elle ne donne pas les réponses.

Nous pouvons ainsi dénoncer le sophisme des doctrines

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