CHAPITRE NEUVIÈME
qui voient dans la connaissance scientifique le produit de la foi et non de la raison. Il faudrait commencer par distinguer clairement ces deux termes, à la fois plus proches et plus éloignés l'un de l'autre qu'on ne le pense en général. Ils se supposent sans se confondre. La foi est un instinct, la raison est une méthode ; or la méthode s'applique à l'instinct et le suit pour en corriger les écarts. La raison ne supprime donc pas la foi, elle la règle ; ce que nous appelons raison,, c'est une certaine orientation réfléchie de la foi primitivement indéterminée; la raison, c'est la foi qui se discute. A l'origine, la foi rayonne dans tous les sens, et dans les plus contradictoires ; tout est motif à suggestion, toute idée tend ' à se réaliser comme chose, à se poser comme existence. Peu à peu les déceptions empiriques multipliées éliminent la plupart des croyances spontanées que nous avons contractées dans Fenfance, et le départ se fait de plus en plus net, parmi les croyances qui demeurent, entre celles qui sont confirmées chaque jour par des faits de plus en plus nombîreux et celles qui, sans trouver en dehors de nous ni confirmation ni infirmation directes, puisent en nous, dans nos désirs et dans notre égoïsme humain, des raisons subjectives de se survivre. Tout autre est donc l'affirmation du savant : « L'eau bout à loo® » ; tout autre celle du prêtre : « Il existe un Dieu éternel ». La première est un acte de foi — et nous avons vu d'ailleurs combien il est réservé, pénétré de scepticisme, — mais d'une foi limitée par le développement de notre expérience et soumise au contrôle des faits ; elle n'a d'impérieux que son caractère hallucinatoire confirmé par son omniprésence dans les consciences humaines ; car si d'aventure ma perception reste personnelle, subjective, est contredite par celle de tous mes congénères, c'est à moi que je donne tort et non à eux. Par suite, la foi empirique est une foi méthodique et légitime, elle signifie un accord de toutes les représentations réfléchies par les diff(6rentes individualités qui se retrouvent dans la détermination d'un même objet ; la science ne se justifie que par ce rapport, extrinsèque eii quelque sorte, d'êtres qui, fermés lés uns aux autres et incapables de se rejoindre directement,
L*1DÉB DE RELATION
ne se pénètrent qu'en s extériorisant ; la raison qui unit les . hommes se résout finalement dans une foi identique en une même expérience, elle est la réflexion, perspectivement multipliée à finfini, comme eût dit Leibnitz, de cette expérience sur elle-même. En d autres termes, nous sommes tous fonctions de l'expérience universelle et notre science n'exprime que la fonction générale commune à toutes ces fonctions particulières distinctes, leur liaison à la fois idéale et réelle, le çinculum substantiale du philosophe manifesté par les conditions phénoménales les plus hautes. Si donc il y a foi, c'est dans le sens où Stuart Mill reconnaissait la validité de la loi causale, confirmée non par quelques uniformités empiriques, mais par la totalité de ces uniformités ; de même, ici, la foi est objectivement déterminée et ne laisse plus place à l'infiltration du doute, car tout ce que nous savons du phénomène justifie notre croyance, et il n'est pas, au moins théoriquement, un seul cas contraire qui soit de nature à l'affaiblir ; ce n'est pas moi qui le mesure, mais, en moi, l'universalité des constances empiriques. J'appelle en ce cas certitude la croyance adéquate, et croyance adéquate celle qui ne laisse pas subsister dans l'esprit la possibilité ou la concevabilité du contraire. Tel est bien le caractère de la loi positive, mathématique ou physique. Je ne puis me représenter ni un triangle dont les angles ne seraient pas égaux à deux droits, ni même une eau qui, sous la pression de 760°''", n'entrerait pas en ébuUition à 100°, et si cette représentation est effectivement impossible, c'est qu'elle est empiriquement contradictoire. Le critérium de la certitude est pratique et non plus théorique ; la vérité, c'est ce qui est. Terreur ce qui n'est pas.
Au contraire, l'affirmation du croyant « Il existe un Dieu étemel » ne repose sur aucun fondement objectif ; en elle la volonté ne se limite que par elle-même et non par le phénomène. Dans chacune de ces fonctions complexes exprimées par les différents hommes, il existe, à côté et en dehors des traits commuas, certaines particularités et en quelque sorte certaines courbures et certains angles du miroir créant un mirage spécial ; il se manifeste alors une ambiguïté de vision