‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 137 sur 139 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

analogue à l'ambiguïté de conduite dénoncée par Stuart Mill comme fondant et comme expliquant l'illusion du libre arbitre ; en même façon surgit alors l'illusion toute subjective d'un autre mode d'existence que le mode empirique donné. De là toutes les constructions métaphysiques et religieuses, de là aussi la foi proprement dite, le Credo gratuit qui, rêve pour les uns, devient dognje pour d'autres, espérance indéterminée pour la plupart, se transforme pour quelques-uns en principe essentiel de détermination. Cette démarche n'est pas seulement naturelle, elle est fondée sur des motifs puissants mais confus, elle reste donc légitime, tant du moins qu'une éducation rationnelle n'aura pas développé l'esprit critique et la méthode positive ; il est des questions impérieuses qui exigent une réponse ou qui demandent tout au moins qu'on explique pourquoi toute réponse est impossible d'abord, inutile par surcroît. Il est des raisons de croire, et ces raisons toutes subjectives sont justifiées au moins provisoirement, en l'absence des raisons objectives inverses que seule pourra dégager une sorte de xàôaodi; intellectuelle. Comte est le premier à reconnaître qu' « on ne détruit que ce qu'on remplace ». En l'espèce, la modification reviendra à changer la perspective ou le point de vue, non à supprimer nos inquiétudes, mais à leur fixer leur vraie fin. Tout un remaniement social est donc nécessaire pour donner à la réforme qu'on entreprend son caractère vraiment organique et pour substituer à la croyance subjective et vagabonde la connaissance objective et déterminée. Quoi qu'il en soit de cet effort à venir — et à tentçr — il reste acquis que psychologiquement la foi s'explique par cette indécision propre à la fonction humaine qui dépasse les faits qu'elle lie et dans laquelle la représentation ne se réfléchit pas seulement telle qu'elle est, selon son mode réel, mais aussi telle qu'elle pourrait être, d'après un mode idéal. Je prends en ce cas comme mesure de mon action, non Tordre existant manifesté par la série des phénomènes donnés, mais un ordre arbitraire que je construis à l'aide d'éléments subjectifs sans équivalents directs dans mon expérience.

C'est ainsi qu'on peut interpréter en termes positifs la «onception cartésienne du jugement et voir en elle une sorte de figure ou de schème abstrait des caractères respectifs de la raison et de la foi. L'entendement devient alors l'ordre des représentations en tant que représentées, la volonté, Tordre des représentations en tant que représentatives ; tant que, dans la représentation, le représenté détermine le représentatif, il y a proprement science et raison, mais lorsque le représentatif, en l'absence de tout représenté, se détermine idéalement lui-même, comme tout critérium positif fait défaut, il n'y a plus que croyance, acte de foi. L'entendement,c'est l'expérience s'organisant; la volonté, l'expérience se présupposant. Au fond, la foi n'est qu'une extension arbitraire d'une faculté en elle-même non seulement légitime, mais encore éminemment précieuse, la pré visibilité empirique. La fonction proprement humaine, c'est l'anticipation phénoménale, c'est-à-dire l'antériorité du phénomène à sa réalisation, il se pose idéalement avant d'être posé réellement; la conscience n'est que par accident un appareil enregistreur et par essence une prépossession empirique ; l'image est un mouvement préformé, une conquête virtuelle du représenté. La preuve en est que, lorsqu'elle est parfaitement organisée, la conscience se transforme en instinct, se prolonge dans l'acte qu'elle concentrait sous forme de sensation, d'état perceptif. Mais, chez les êtres complexes, cette organisation constante est instable et indéfinie, chaque représentation suggère à sa suite, non pas un moyen unique et immédiat de la réaliser, mais une infinité de réactions possibles, de tendances divergentes et souvent contradictoires. Alors apparaît, avec cette multiplicité virtuelle, l'idée d'une sélection entre toutes ces tendances, entre toutes ces orientations; puis, nous détachons des phénomènes ainsi figurés diversement la diversité même de leur figuration et nous la transformons en une faculté abstraite que nous décorons du nom de volonté. Il nous' semble alors que nous puisions nos raisons d'agir, non plus dans ces phénomènes, mais dans cette faculté qui nous parait commander à leur développement, tandis qu'en

Page 1