CHAPITRE PREMIER
qiies, kantiennes ou néo-kantieanes. De lun à 1 autre, la différence ne nous paraît être que de degré, non de nature; il n'y a qu'une régression de l'absolu qui reparaît toujours, sous une forme plus ou moins voilée, dans l'idée préconçue dont le système n'apparaît plus alors que comme la justification.
C'est sur ce point précis que nous voudrions porter notre effort. On ne développe généralement une doctrine philosophique que dans un intérêt déterminé, comme un moyen en vue d'une fin. Pour notre compte, nous ne nous proposons aucune fin et nous n'admettrons jamais, du moins consciemment, aucune de ces idées de derrière la tête que dit Pascal ; nous les combattrons sans merci partout où nous les découvrirons. Cette tâche purement négative n'est sans doute pas la seule qu'on doive se proposer, mais elle est la condition nécessaire de toute œuvre proprement organique. C'est le doute qui révèle à Descartes le Co^ito, c'est la critique de la raison qui la résoudra dans l'idée, seule réelle à nos yeux, de relation. On ne fondera le fait en fonction du fait que si Ton a rompu l'une après l'autre toutes les attaches qu'il avait jusqu'alors avec les divers absolus, transcendants ou immanents, objectifs ou subjectifs, et que si on l'a dépouillé lui-même de tout caractère absolu, désubstantialisé et relativisé.
Avec la science, nous acceptons le phénomène ; avec elle et comme elle nous prétendons ne pas le dépasser. Nous croyons fermement que toute réalité positive se réduit à des relations, elles-mêmes relatives à d'autres relations ; nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire, nous jugeons même qu il est faux à tous égards, soit de poser expressément un absolu sous la forme d'un être ou d'une raison, soit de construire à l'aide de ces relations des hypothèses qui ne seraient point directement suggérées par elles et qui auraient pour but, non de les élucider, mais de les dépasser ; nous estimons enfin que le système de ces relations se sufiît et s'explique directement par lui-même sans qu'il faille recourir, sinon à titre d'artifice, à un ordre idéal se dressant devant l'ordre réel comme un devant être qui exige sa réalisation ; nous
affirmons qu'il faut positiver la morale autant et plus que la science avec laquelle nous la croyons appelée à se confondre ou dont tout au moins elle devra de plus en plus revêtir la forme. Les constructions subjectives ont leur raison d'être ; en un sens elles sont nécessaires, au moins dans l'état actuel de l'humanité. L'esprit se nierait s'il ne dépassait pas les limites de son expérience, s'il n'avait pas l'angoisse des grands problèmes, l'inquiétude d'un infini, le désir d'un éternel. Mais nous refusons à des hypothèses transcendantes le droit de rentrer dans la science, et plus encore, s'il est possible, celui d'influer sur la conception que nous nous en faisons. Ce n'est pas une raison parce que certaines questions d'ordre purement empirique nous sont particulièrement chères et offrent à nos yeux un intérêt immédiat, pour que nous ayons le droit de les aborder dans un esprit de parti. La vérité ignore nos préférences; nos désirs ne sont pas des solutions ni même ne les déterminent.
Ainsi, nous n'admettons ni foi théologique, ni foi niétaphysique, ni foi morale, sinon à la limite du phénomène, là où, toute donnée réelle s' évanouissant, commencent légitimement les conjectures individuelles, les fantaisies capricieuses et les Credo profonds. Dans la circonscription de notre expérience humaine, nous avons le devoir d'exiger des observations exactes, des analyses attentives, l'étude minutieuse des relations données telles qu'eUes se manifestent. En un mot, il nous faudra appliquer directement notre intelligence naturelle à la considération des faits et de leurs rapports, substituer à l'étude fictive d'une intelligibilité pure la réalité concrète de l'intelUgibilité empirique. Telle est la vraie fonction de la philosophie positive : elle n'admet d'autre critérium de la certitude que la vérité intuitive, c'est-à-dire sensible, elle est notre expérience elle-même, comprise et assimilée par ses propres moyens.