‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 23 sur 139 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

imaginaires. Reste de savoir, il est vrai, si nous les fixons absolument a priori, ou si cette première matière, encoi»e bien pure et bien voisine de l'intelligibilité absolue, n'est pas finalement empruntée, par des voies plus ou moins détournées, à l'expérience elle-même. C'est ce qui s'éclaircira parla suite. Toujours est-il que nous ne pouvons poser le moi comme un être que si nous trouvons des éléments, empiriques ou purs, qui le déterminent comme tel. Or, c'est bien là ce que fait Descartes. Il construit une substance avec une forme parce qu'il dote celle-ci d'une puissance propre, d'une spontanéité originale, et parce qu'il voit en elle un acte, et, qui mieux est, un acte autonome, un pouvoir de produire ou tout au moins de se donner des représentations. Ce faisant, il pose comme réalité objective ce qui n'est au fond que la vérité subjective de tous les modes, cette particularité qu'ils présentent d'être toujours donnés sous l'aspect d'une conscience.

Kant dégage avec beaucoup de force Terreur ou, pour mieux dire, le postulat qui commande et qui domine le système cartésien, et rarement il a été plus près de la vérité positive que dans tel passage où il établit et discute les paralogismes. Il signale l'abus que Descartes a fait du moi, ce moi que, dit-il, Ton ne saurait même appeler un concept, mais qui n'est « qu'une pure conscience accompagnant tous les concepts » (i), et qu'il nomme un peu plus loin « le sujet transcendantal » (2). Nous aurons à discuter au moins celte deuxième définition et à rechercher si elle ne dépasse pas la première, si Kant à son tour n'échappe pas à un paralogisme pour retomber dans un autre, en réalisant dans un sujet, fût-il logique et idéal, ce que par ailleurs il avoue n'être « qu'une pure conscience accompagnant tous les concepts ». Mais cette dernière expression nous parait être des plus heureuses et nous pouvons la conserver. Il y a entre toutes nos idées et toutes nos images cette sorte de nuance commune, de tonalité générale que nous traduisons en disant qu'elles sont nos idées, nos images. M. Bergson

(1) n., ihid., t. II, p. 7.

(2) Id., ihid., t. II, p. 7.

a écrit à ce sujet des pages inoubliables (i). Nous entendons signifier par là, à ne considérer que le fait, qu'il existe entre tous les éléments de notre vie intérieure solidarité et communion. Mais Descartes dépasse ce fait et conclut de la continuité de la vie psychologique et de l'unité qualitative de la conscience à l'unité absolue d'un être en soi qui, bien qu'il se réfléchisse dans tous les états, s'en détache et s'y oppose. Il y a loin, on le voit, des prémisses à la conclusion. Le caractère de teinte uniformément répandue sur la diversité intérieure de nos affections ou, si Ion préfère, de fonction logique exprimée par le « Je pense », est transformé en une substance autonome, l'abstrait en un concret.

Il y a là, pour nous en tenir avec Kant à la conception relativement juste du moi formel, l'eifet d'un raisonnement sophistique; nous avons transformé une proposition analytique, parfaitement légitime, en une proposition synthétique, que rien ne justifie. Isoler le Cogito est un artifice logique utile et permis. Nous constatons en effet que, réduit à lui-même, ce caractère de penser, en dehors de toute représentation déterminée, est quelque chose de simple et d'identique, quelles que soient ces représentations particulières, quelque chose aussi qui se distingue de celles-ci, puisqu elles ne sont particulières que par le fait même de cette distinction, quelque chose enfin qui peut à la rigueur être regardé comme un sujet, puisque jamais le « Je pense » n'est pris comme prédicat et qu'au contraire c'est à lui qu'on rapporte finalement comme attributs toutes ces représentations. Mais nous nous contentons ainsi de caractériser une forme, nous n'avons pas entendu par là déterminer une réalité. Et voici que nous élevons indûment ces caractères logiques d'une abstraction au rang de propriétés déterminées d'une substance ; nous posons un moi immatériel, incorruptible, personnel, lié à un corps ou à une nature animale. Autant de synthèses fictives calquées sur des analyses exactes et donnant en fm de compte un moi absolu, sujet de sa propre essence, c'est-à dire un moi-chose, un

(1) Hergson. Données immédiates de la conscience, p. 97, sqq.

moi-objet. Et Kant de conclure avec raison : « C'est à tort que Ton prend un développement logique de la pensée en général pour une détermination métaphysique de l'objet. » (i) On pense avoir accru sa connaissance, on n'a fait qu'élucider son ignorance. D'ailleurs, le penseur ne s'aperçoit pas qu'en intruisant le procès de Descartes il nous fournit les moyens de combattre son propre système. Nous en userons en temps et lieu. La pensée-rapport se matérialise alors en une pensée-substance. « Je pense » veut dire, sans plus : des représentations sont posées. « Je suis substance pensante » signifiera : Je suis moi-même posé comme le sujet réel de ces représentations. Dans la mineure du syllogisme que Kant reconstitue, la pensée signifie une chose, et dans la majeure une forme. Je conclus de celle-ci à celle-là. D'où paralogisme.

Bien qu'elle soit entreprise dans un esprit qui n'est plus le nôtre, en accordant à notre gré beaucoup trop à la thèse qu'elle combat, en reconnaissant comme elle, bien que dans un sens différent, une réalité expresse aux idées de pensée et de moi, nous n'hésitons pourtant pas à admettre les conclusions de Kant et même l'argumentation qui les prépare. Nulle part ailleurs le philosophe ne nous semble avoir aussi bien mis en lumière le caractère purement abstrait du Cogito, et si ce terme de « sujet logique » est encore équivoque, s'il restaure sous un autre nom l'entité qu'il détruit, du moins est-il désormais prouvé que le moi ne saurait prétendre à l'autonomie que lui confère Descartes. 11 ne peut se déterminer par les catégories qu'il résume et dont il n'est que l'idée conçue dans toute sa généralité. « Le sujet des catégories ne saurait recevoir, par cela seul qu'il les conçoit, un concept de luimôme comme objet de ces catégories. » (2) Conservons de cette conclusion ce qu'elle offre de vraiment positif : le moi n'est pas un principe, il est une formule.

(i) Kant. Op. cit., t. II, p. la.

(a) Id. Ihid. p. ai.

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