CHAPITRE m
Formation logique du concept de relation {suite), - Critique
de la raison pure dans son Idée.
Les conceptions dont nous avons essayé de dégager et de critiquer l'idée sont aujourd'hui définitivement dépassées. Elles peuvent encore exprimer, à titre de survivance, le point de vue individuel de quelques penseurs ; il ne semble plus qu'elles représentent celui de la pensée philosophique saisie dans son évolution générale. Aussi leur discussion fut-elle rapide et d'un intérêt surtout rétrospectif. Mais il ne saurait en être de même de la doctrine kantienne. Le criticisme a eu cet immense mérite de nous arracher à toute métaphysique (du moins avouée), soit objective, soit subjective, et de ramener directement notre attention sur les phénomènes et leurs relations. Devant les progrès d'une science qui de plus en plus renonçait à la détermination de l'universel et de l'intelligible pour s'attacher à celle du particulier et du sensible, on ne pouvait laisser subsister intacte ridée ontologique d'un en-soi, objet ou sujet. D'autre part, il était difficile, pour ne pas dire impossible, de substituer immédiatement et sans transition la considération des faits et de leurs lois à celle d'un absolu, être ou pensée. On ne pouvait que modifier l'idée de la raison, sans même soupçonner que cette idée fût une simple hypothèse sans objectivité. Il fallait rapprocher la science de l'expérience avant de voir en elle l'expérience même ramenée à son idée la plus abstraite. D'autant que cette conception était infini-
ment séduisante : elle retenait en somme l'essentiel de ridéal ancien, tout en raccommodant aux exigences de la conscience moderne. Anthropocentrique, elle Tétait pour le moins autant que la philosophie de Descartes et de ses successeurs. La raison, monade formelle, est le centre d'un univers auquel elle impose ses lois et qu'elle ne se représente que conformément à ses règles ; elle est aussi principe de sa propre réalité, puisqu'au point de vue pratique — le seul qui finalement nous intéresse — elle devient législatrice de sa propre liberté. Enfin, il n'est pas jusqu'à l'absolu qu'elle ne retrouve en l'écartant, non seulement par cette réserve du noumène, qui le laisse subsister, indéterminé mais intact — mais encore en ce qu'il exprime la forme idéale sous laquelle se déploient tout ensemble et notre science, dans son effort vers une unification complète de l'expérience, et notre vie, dans son progrès vers une unification complète de nos désirs. En un mot, Kant satisfait à toutes les tendances secrètes de Tàine humaine, et, si nous osons parler ainsi, en dehors de sa valeur interne sa doctrine devait plaire^ tant aux conservateurs que le scepticisme effarouchait qu'aux novateurs auxquels elle rendait pleine justice en légitimant la science qu'ils avaient construite. Pour toutes ces raisons, son succès devait être immense. A la fois conservatrice et révolutionnaire, elle maintient l'essentiel du passé, elle assure l'essentiel de l'avenir.
Toutefois, ce qui fait sa force décèle aussi sa faiblesse. La raison change de signification et d'usage. Elle est une méthode et non plus une chose en soi ; elle ne détermine plus Tabsolu, elle institue la double discipline de la pensée et de Faction. Mais elle subsiste à titre de sujet pur, de moi distinct ou autonome ; sans doute elle est liée à une expérience que par la science elle comprend et que par la morale elle oblige, mais elle se recueille et s'isole dans l'acte ou d«ns le fait par lequel elle se pose en se réfléchissant. C'est autour de ce point fixe que nous ferons tourner l'univers ; c'est lui qui se manifeste et qui se survit dans toutes ses déterminations. Les choses ne sont pour nous que le reflet de ce (|ue