CHAPITRE TROISIÈME
nous sommes pour elles ; en les analysant, c'est nous que nous en dégageons. Leurs lois sont nos exigences et leur progrès notre développement. Au Dieu ignoré qui suscitait toutes choses par l'attrait de sa perfection, nous avons substitué la Raison immanente qui les évoque ou du moins les modifie par l'influence de ses catégories. Il y a là transposition plutôt que changement véritable.
C'est donc cette raison qu'il faut maintenant soumettre à répreuve par l'étude directe de ses prétendues puissances. Si nous arrivons à montrer qu'elle est illusoire en son idée, incompréhensible dans ses divers usages, et surtout que l'usage est contradictoire à l'idée, en sorte qu'elle se nie si elle s'exprime et que si elle s'affirme elle se condamne à l'impuissance, il semble bien que nous aurons ramené nécessairement la pensée au seul point de vue positif en détruisant cette idole de l'intelligible formel que laisse encore subsister Kant. Nous porterons donc notre efl'ort tour à tour sur l'idée môme de la raison pure et sur la déduction de ses différents usages, de manière à critiquer le système dans son principe d'abord, puis dans ses applications.
Notre étude se divisera naturellement en trois moments ;
lo Critique de l'idée d'une raison pure ;
10 Critique de l'usage spéculatif de la raison pure ;
3° Critique de l'usage pratique de la raison pure.
Rien de plus simple ni de plus légitime en apparence que l'idée d'une raison pure originaire, distincte de l'expérience qu'elle détermine et à laquelle elle impose ses lois. Rien de plus obscur en i^alité et rien de plus artificiel que cette distinction prise à la rigueur entre une matière hétérogène à la pensée et une forme imposée comme du dehors, 6uûâ0ev, ainsi que l'eût dit Aristote, à cette matière étrangère, à ce donné mystérieux et irréductible. A priori, le concept de raison pure apparaît contradictoire si cette raison est simplement formelle et d'autre part synthétique ; il ne devient
compréhensible que si l'on voit en elle une faculté analytique et par conséquent matérielle. A posteriori, la raison pure de Kant est un concept confus, indéterminable en son fond, et le système, en en proposant au moins deux définitions diflerentes, montre que cette raison se contredit et se détruit.
A priori, en efTet, que peut être une telle raison? Tout ou rien, mais non pas quelque chose ; Texpérience universelle saisie dans sa matière comme dans sa forme, dans sa réalité comme dans sa vérité, ou un simple mot sans signification, un flatus çocis. L'antiquité est logique et conséquente avec elle-même, qui absorbe tout le réel dans le seul rationnel. De même Descartes pour qui le Cogito, en se posant, enveloppe virtuellement la science et l'univers. En effet, la raison devient alors Fêtre donné à lui-même et dont le développement ne peut être qu'analytique. Au fond, ainsi que nous l'avons vu, l'idée même d'un tel développement est contradictoire, mais la contradiction, si elle ne cesse, s'amoindrit et n'est plus apparente quand on substitue un progrès logique et interne à un devenir concret et réel. En pareil cas il s'agit, sans plus, d'une formule initiale qui, par hypothèse, exprime la réalité totale saisie dans la loi de sa production. Il suffit à cette formule de se répandre pour une intelligence finie, au lieu de se concentrer toute en soi dans l'absolu, pour que l'on comprenne un point de vue de la raison sur elle-même. Sans doute, cette expansion est déjà une première illusion, mais une illusion intelligible, une première limite, mais une limite que l'être s'impose et qu'il ne subit pas. La raison ne sort pas de soi pour se déterminer. Il n'y a pas hétérogénéité, passage d'une existence à une existence d'un autre ordre, mais simplement compréhension plus parfaite et plus adéquate de sa propre réalité.
Au contraire, une raison pure qui entre en contact avec un donné n'est plus une raison pure. Elle se souille en quelque sorte en se communiquant à des éléments d'un autre ordre, et l'on aura beau multiplier, comme le fait Kant, la série des intermédiaires qui permettent ce passage,