‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 26 sur 139 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

il faudra bien admettre en fin de compte une certaine affinité entre le sensible et l'intelligible, pour que le premier subisse l'action du second. Le dualisme devra tout au moiiis tendre vers le monisme comme vers sa limite idéale, car on ne peut admettre que collaborent à une même œuvre des termes foncièrement hétérogènes, des « pensées vides » et des « intuitions aveugles » (i). La distinction du fond et de la forme est trop commode pour n'être pas factice. La forme, il ne faut pas l'oublier, est forme du fond, et si le fond tend vers la forme, c'est donc qu'on met aii sein du sensible, tel Leibnitz, un désir confus d'intelligibilité ; si la forme tend vers le fond, c'est qu'il existe une obscure impulsion qui oblige, comme en vertu d'un principe de chute, le pur à condescendre à l'empirique. Mais si l'on veut maintenir entre ces deux natures une hétérogénéité absolue, leur rapprochement devient tout aussi incompréhensible que la mise en rapport directe de l'âme spirituelle et du corps étendu. Kant opère dans la connaissance, moins visiblement, mais tout aussi réellement, la scission que Descartes établissait dans l'existence. Il ne pourra rejoindre ce qu'il sépare et nous verrons en effet qu'il s'y essaiera vainement.

Que peut être d'ailleurs une raison formelle ? Qu'est-ce qu'une enveloppe du réel qui n'est pas elle-même réelle ou qui l'est en un tout autre sens ? Ce n'est pas que nous reprochions à Kant son dualisme. Le dualisme bien compris est la seule position tenable ; mais le dualisme bien compris, c'est la conception du rapport, c'est-à-dire d'une solidarité, ici logique, et là réelle, des deux termes en relation : logique, s'il s'agit d'une relation abstraite et simplement conçue, d'une loi ; réelle, dans le cas d'une relation concrète, expressément vécue, d' un /aiï. Or, cette solidarité, Kant à la fois l'admet et la refuse. Il l'admet, puisque la raison collabore avec l'expérience pour édifier l'œuvre de science, et même — ainsi qu'il l'affirme à maintes reprises (2) — avec le sentiment pour entreprendre l'œuvre morale, puisque ni

(i) CriL delà r, pure, 1. 1, p. m.

(2) Crit. de la r. pure, p. 62, sqq. ; p. 95, sqq. ; etc.

L*lDéE DE RELATION

compréhensible que si Ton voit en elle une faculté analytique et par conséquent matérielle. A posteriori, la raison pure de Kant est un concept confus, indéterminable en son fond, et le système, en en proposant au moins deux définitions difierentes, montre que cette raison se contredit et se détruit.

A priori, en effet, que peut être une telle raison ? Tout ou rien, mais non pas quelque chose ; l'expérience universelle saisie dans sa matière comme dans sa forme, dans sa réalité comme dans sa vérité, ou un simple mot sans signification, un flatus vocis. L'antiquité est logique et conséquente avec elle-même, qui absorbe tout le réel dans le seul rationnel. De même Descartes pour qui le Cogito^ en se posant, enveloppe virtuellement la science et l'univers. En effet, la raison devient alors l'être donné à lui même et dont le développement ne peut être qu'analytique. Au fond, ainsi que nous l'avons vu, l'idée même d'un tel développement est contradictoire, mais la contradiction, si elle ne cesse, s'amoindrit et n'est plus apparente quand on substitue un progrès logique et interne à un devenir concret et réel. En pareil cas il s'agit, sans plus, d'une formule initiale qui, par hypothèse, exprime la réalité totale saisie dans la loi de sa production. Il sullit à cette formule de se répandre pour une intelligence finie, au lieu de se concentrer toute en soi dans l'absolu, pour que l'on comprenne un point de vue de la raison sur elle-même. Sans doute, cette expansion est déjà une première illusion, mais une illusion intelligible, une première limite, mais une limite que Fêtre s'impose et qu'il ne subit pas. La raison ne sort pas de soi pour se déterminer. Il n'y a pas hétérogénéité, passage d'une existence à une existence d'un autre ordre, mais simplement compréhension plus parfaite et plus adéquate de sa propre réalité.

Au contraire, une raison pure qui entre en contact avec un donné n'est plus une raison pure. Elle se souille en quelque sorte en se communiquant à des éléments d'un autre ordre, et l'on aura beau multiplier, comme le fait Kant, la série des intermédiaires qui permettent ce passage,

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