CHAPITRE TROISIÈME
il faudra bien admettre en fin de compte une certaine affinité entre le sensible et l'intelligible, pour que le premier subisse l'action du second. Le dualisme devra tout au moiiis tendre vers le monisme comme vers sa limite idéale, car on ne peut admettre que collaborent à une même œuvre des termes foncièrement hétérogènes, des « pensées vides » et des (( intuitions aveugles » (i). La distinction du fond et de la forme est trop commode pour n'être pas factice. La forme, il ne faut pas l'oublier, est forme du fond, et si le fond tend vers la forme, c'est donc qu'on met aii sein du sensible, tel Leibnitz, un désir confus d'intelligibilité ; si la forme tend vers le fond, c'est qu'il existe une obscure impulsion qui oblige, comme en vertu d'un principe de chute, le pur à condescendre à l'empirique. Mais si l'on veut maintenir entre ces deux natures une hétérogénéité absolue, leur rapprochement devient tout aussi incompréhensible que la mise en rapport directe de l'âme spirituelle et du corps étendu. Kant opère dans la connaissance, moins visiblement, mais tout aussi réellement, la scission que Descartes établissait dans l'existence. Il ne pourra rejoindre ce qu'il sépare et nous verrons en effet qu'il s'y essaiera vainement.
Que peut être d'ailleurs ime raison formelle ? Qu'est-ce qu'une enveloppe du réel qui n'est pas elle-même réelle ou qui Test en un tout autre sens ? Ce n'est pas que nous reprochions à Kant son dualisme. Le dualisme bien compris est la seule position tenable; mais le dualisme bien compris, c'est la conception du rapport, c'est-à-dire d'une solidarité, ici logique, et là réelle, des deux termes en relation : logique, s'il s'agit d'une relation abstraite et simplement conçue, d'une loi ; réelle, dans le cas d'une relation concrète, expressément vécue, d'un y*ai7. Or, cette solidarité, Kant à la fois l'admet et la refuse. Il l'admet, puisque la raison collabore avec l'expérience pour édifier l'œuvre de science, et même — ainsi qu'il l'affirme à maintes reprises (2) — avec le sentiment pour entreprendre l'œuvre morale, puisque ni
(1) Crit, de la r. pure, 1. 1, p. m.
(2) Crit, de la r. pure, p. 52, sqq. ; p. 95, sqq. ; etc.
un phénomène de notre science, ni un acte de notre vie, ne sont possibles sans le concours de l'entendement, faculté du pensé (ou, dans l'ordre pratique, de la raison proprement dite, entendement sans limites) (i) et de la sensibilité, faculté du donné. Mais il la refuse, et il retire d'une main ce qu'il donne de l'autre, en aflirmant que l'on peut et doit sé[>arer pour les rapporter à des sources distinctes ces facultés qui ne s'entendent que par leur union, qui ne peuvent jouer qu'en se pénétrant. Si simplement Kant avait voulu dire que Ton peut, par une abstraction d'ailleurs fictive et sur le sens de laquelle on ne s'abuse pas, construire ici une raison et là un donné (plutôt qu'une expérience), rien n'eût été plus acce})table. En ce cas. la raison apparaîtrait comme un postulat de sa critique, au même titre et en même sens que tout autre postulat de la science. Ce serait un « artifice fondamental » comme « l'humanité » (2) chez Comte, aussi parfaitement légitime et aussi parfaitement arbitraire, et nous avons indiqué nous-même qu'il y a un intérêt humain de premier ordre à faire de telles hypothèses. Mais ce n'est point ainsi qu'il faut entendre la pensée kantienne. C'est en soi que la raison se recueille, c'est en soi qu'elle existe, elle qui ne peut exister pour soi. L'entendement pur forme proprement un organisme autonome que l'on doit isoler avec soin en le puriûant de tout élément empirique ; c'est « une unité qui existe par elle-même, qui se suffit à elle-même et qui ne peut être augmentée par aucune addition étrangère, (3) » un pouvoir de produire des représentations réalisé, ne fûtce que dans une idée, en dehors des représentations qu'il produit.
Déjà, si l'on voulait pénétrer en son fond la pensée kantienne et percer à jour le paradoxe de la raison pure, on verrait que c'est le préjugé moral qui domine et qui justifie la conception. Kant aurait parfaitement pu, sans modifier en rien son œuvre, ne point admettre une raison pour la science ou du moins ne voir dans cette raison que l'idée la
(1) Cf. plus bas, p. 145, sqq.
(2) Comte. Cours de philosophie, t. iv, p. 826, sqq.; t.vi, p. Goi.sqq.
(3) Crit. de la r, pure, 1. 1, p. 124 ; Cf. ibid., t. i, p. 29.