‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 29 sur 139 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

avons vu avec quelle puissance d'argumentation) de faire d'une forme un être. Que fait-il autre chose lui-même? La raison pure est un système clos, telle la monade de Leibnitz, mais un système de formes vides, un ensemble de règles posées a priori, comme conditions d'existence d'un univers. Ou plutôt, la raison est une faculté très obscure, comme nous l'avons fait pressentir dès le début, et qui doit présider à plusieurs fonctions, qui par conséquent s'exprimera par des actes divers et irréductibles et qui sera bien par ellemême une synthèse des contradictoires. C'est ce second point qu'il nous reste à éclaircir.

A notre avis, on n'a jamais établi nettement que le mot de raison a ou parait avoir chez Kant au moins deux sens avoués. Tout d'abord, il désigne ou semble désigner le système total des principes a priori. « La raison pure.... est celle qui contient les principes au moyen desquels nous connaissons quelque chose absolument a priori. » (i) Elle est « la faculté de connaître par des principes a priori » (2) et la philosophie transcendantale se définit « le système de tous les principes de la raison pure » (3), de tous ceux du moins « de la raison pure spéculative » (4). Elle enveloppe donc toutes les fonctions particulières de l'esprit comme le genre enveloppe ses espèces. Mais d'autre part, Kant voit aussi dans la raison une faculté spéciale qui s'oppose et à imagination — ce qui se conçoit aisément — et, ce qui de prime abord est moins intelligible, à l'entendement et au jugement. « Il y a trois facultés de connaître, ïentendement, le jugement et la raison, dont chacune (en tant que faculté de connaître supérieure) doit avoh- ses principes a priori. ))(5) Il y aura donc trois parties nettement distinctes dans l'œuvre philosophique, c'est-à-dire dans la détermination des éléments purs de la connaissance : « la criti-

(i) Crit de la r. pure, t. i, p. 68. •

(2) Crit. du jugement, t. i, p. 1.

(3) Crit. de la r. pure, t. i, p. 70-

(4) Crit. de la r. pure, t. i, p. 72-

(5) Crit du jugement, t. i, p. Sai.

que de Ventendement pur, celle du jugement pur et celle de la raison pure, facultés qui sont appelées pures parce qu'elles sont législatives a priori. » (i) De même, au début de la Dialectique transcendantale Kant distingue nettement la raison de la sensibilité et de l'entendement en spécifiant sa fonction propre. « Toute notre connaissance commence par les sens, passe de là à l'entendement et finit par la raison. » (2)

Sans doute, la contradiction n'est qu'apparente, mais nous allons voir que, sans paradoxe, c'est en se résolvant qu'elle se manifeste dans toute sa force. Dans la première définition, la raison est prise au sens large, car c'est bien elle en effet qui conditionne toutes les facultés de l'esprit, même celles qui l'entravent dans son progrès, comme la sensibilité pure ou l'imagination pure; dans la seconde définition, elle est prise au sens strict — lequel est le vrai sens large — c'est-à-dire lorsqu'elle est affranchie de ses limites et que, rendue à sa vraie fonction, elle opère V unité absolue du saToir humain, lorsqu'elle est faculté du pur inconditionné. En d'autres termes, dans le premier cas, elle est limitée et souvent masquée par ses usages; dans le deuxième elle est dégagée et précisée dans son idée.

Or, c'est là précisément qu'en se levant la contradiction superficielle de mots révèle une contradiction profonde de choses. Vidée est contradictoire à Vusage, car Vusage limite Vidée. La raison pure ne peut se manifester sans se nier, car ce qu'elle est elle ne le manifeste pas, puisque, de l'aveu même de Kant, il n'est point d'intuition intellectuelle qui lui fournisse une matière, un contenu; et ce qu'elle manifeste, c'est ce qu'elle n'est pas, une organisation toute fictive des phénomènes et même des actions. Cet aveu que Kant n'hésite pas à faire lorsqu'il s'agit de la connaissance, dont il reconnaît le caractère purement symbolique et humain, il le renouvelle encore, et en termes aussi exprès, lorsque la morale est en cause. Sous quelle forme en effet la raison pure se révèle-t-elle à nous dans son

(i) Ihid., t. I, p. 26.

(2) Critique de la r. pure, t. i, p. 359.

L*lDéE DE RELATION

usage pratique? Sous la forme dun deçoir. Mais le devoir et robligation qu'il suppose nient la raison en la réalisant, car le devoir est un mensonge ou tout au moins un néant au point de vue absolu, c'est-à-dire au point de vue de la raison sur elle-même, lorsqu'elle existe en et pour soi. Il n'y a pas de devoir sinon pour un être sensible : en Dieu, idéal infini de l'être raisonnable, il n'y a que sainteté. C'est dire que le devoir est synthétique, donc irrationnel, tandis que la sainteté est analytique et par suite immédiatement déduite de la raison comme telle ; elle n'est que le nom moral de l'intuition intellectuelle, l'inconditionné immédiat à lui-même Inversement, le devoir exprime une moralité • déchue, une raison qui se nie (i).

Il ne saurait en être autrement. Une raison pure ne se pose pas de problème, et si elle s'en pose, c'est donc qu'elle cesse d'être pure, qu'elle se pénètre, consciemment ou à son insu, d'éléments étrangers et par conséquent empiriques, qui aliènent sa vraie nature. Platon le disait déjà sous une forme mythique : « Ce qui est pur ne peut toucher qu'à ce qui est pur. (q) » Plus profondément, ce qui est pur ne peut pas être sinon comme un idéal simplement conçu et concentré tout en soi. En tout cas, il échappe à la science, et même à la conception subjective; le sentiment seul peut nous le révéler intuitivement : le pur se donne dans une extase. La raison pure doit être renvoyée de la critique à la religion. Et nous avons vu qu'en effet les ontologies se fondaient toutes à la

limite en un acte de foi.

Donc la raison kantienne est une raison impure et cette impureté se manifeste par sa fonction. Elle est faculté des sj-nthèses. Pure, elle devrait se réduire à n'être qu'une faculté des analyses ; et comme il semble bien que ce soit là une expression contradictoire, le pur analytique étant ce qui échappe à toute détermination, donc ce qui ne peut être l'objet d'une faculté, nous voyons par sa définition même qu'une raison pure se supprime en se posant. Aussi bien,

(1) MéU des mœurs, p. 47, sqq. ■ p. 142, sqq. — Doct, de la vertu, p. 18.

(2) Phédofiy ch. II.

- Crit. de la r. prat, p. 52, sqq.

— Cf. plus bas, ch. V,p. 146, sqq.

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