‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 3 sur 139 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ment la coordination systématique des phénomènes qui les composent qui nous permet de voir en eux des êtres réels, de leur conférer une autonomie et une personnalité. Il faut donc, devant l'échec inévitable des métaphysiques — critiques objectives — et des critiques — métaphysiques subjectives et inconscientes, — constituer par la seule étude des faits un positivisme rationnel, également affranchi de la double chimère d'un objet absolu et d'un sujet absolu.

De ce positivisme, il est incontestable qu'on trouve chez Auguste Comte la formule enveloppée et l'idée première, mais il faut, d'après nous, la dégager et l'étudier pour elle-même. M. Liard objecte justement à un tel système son caractère absolutiste, étrange en apparence dans une doc-^ trine de l'universelle relativité ; il le définit en termes heureux « un dogmatisme sans critique » (i). A nos yeux, ce reproche est le plus bel éloge qu'on puisse faire de l'œuvre. Comte ne se propose plus, comme Descartes, de faire la science, ni même, comme Kant, de la justifier ; il ne recherche pas les conditions de sa possibilité ; il l'accepte à titre de donnée positive, et il en part comme d'un fait qui s'impose et ne se discute pas, pour en déterminer les méthodes essentielles et les processus les plus généraux. Sa conception est ce qu'elle doit être, « organique » et non plus « critique ». Mais, c'est précisément cette transformation du problème qui attire notre attention : pourquoi le dernier mot de la critique doit-il être de se nier comme telle? Il pourra paraître surprenant d'intituler Essai de critique positive un ouvrage dans lequel on s'efforcera de prouver que le positivisme détruit le criticisme ; mais nous pourrons prévenir l'objection en rappelant et en transposant, mutatis mutandis, le mot célèbre d'Aristote : « S'il faut philosopher, il faut philosopher ; s'il ^e faut pas philosopher, il faut encore philosopher. » De même, une critique s'impose, ne fût-ce que pour démontrer l'impossibilité de toute critique. Elle est fondée, s'il existe vraiment un prin-

(i) Liard. Science positive et méiaphysiquef p. 72.

LIDBE DE RELATION

cipe premier auquel elle résolve toute existence, un nouniène ou une raison pure, puisqu'en ce cas c'est à elle qu'il appartient de déterminer ce principe, sa nature, les limites de son action; et elle est encore fondée, si un tel principe 8*évànouit devant une analyse exacte du phénomène, car elle nous prouve alors Tillusion d'une telle enquête, inspirée, même chez ceux qui nous en interdisent la connaissance, par un désir inavoué d'atteindre l'absolu. Une critique positive subsistera toujours, dût-elle se réduire à n'être qu'une critique des autres critiques.

Elle nous parait d'ailleurs répondre, non point à une conception individuelle dont l'intérêt serait médiocre, mais aux exigences les plus immédiates et les plus impérieuses de la pensée contemporaine. Elle est à nos yeux l'aboutissant nécessaire d'un long effort historique, la nouvelle hypothèse appelée à remplacer l'hypothèse caduque, valable jusqu'au jour où elle aura cessé de s'accorder avec les conceptions humaines perfectionnées. La science a dégagé cette idée neuve et essentielle que la vérité est relative sans être le moins du monde arbitraire, c'est-à-dire qu'elle exprime un état déterminé, mais provisoire, de notre esprit variant ses formes intellectuelles et morales selon son mode plus ou moins complexe d'adaptation au milieu : elle répond à l'un des moments de l'évolution générale et elle représente ce moment tel qu'il se manifeste dans la conscience universelle, dont le vrai nom serait, nous le verrons par la suite, la conscience de l'univers. C'est dire que seule l'histoire permet d'entendre la doctrine, en nous faisant suivre les transformations logiques des problèmes à travers les dilférentes phases du progrès humain. Ce sont toujours les mêmes questions qui se posent, mais dans des termes différents. La critique subjective et la métaphysique elle-même peuvent avoir perdu leur sens littéral, elles n'en conservent pas moins une haute valeur symbolique ; le positivisme le plus étroit, le plus résolument empirique, ne se refuse à accepter aucune de leurs conclusions, se réservant simplement de les interpréter, de traduire leurs thèses ontologiques en

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termes de représentation (i). Nous ne comprendrons ce que doit être une critique du phénomène que si nous voyons comment son i:lée a dû naitre logiquement du développement des systèmes qui l'ont précédée, comment ils se sont d'eux-mêmes continués et transformés en elle. Nous éclaircirons ainsi la notion généralement mal comprise du positivisme rationnel et nous préciserons notre idée d'une critique positive il la lumière de ces rapprochements.

L'antiquité est naïvement dogmatique. Ignorant les limites nécessaires du savoir humain, elle porte à l'absolu notre désir de connaître ; de ce désir même elle fait l'absolu. C'est ainsi qu'il faut entendre chez les grands métaphysiciens l'affirmation de l'universelle intelligibilité. Sans doute, ce postulat sera repris par la plupart des philosophes modernes antérieurs îi Comte : le fait, pour eux, n'est possible que par un droit qui le précède et le prédétermine. Mais du moins ce droit, aux yeux d'un Descartes ou d'un Kant, est-il immanent au fait et n'a-t-il d'autre fonction que de le rendre possible, soit dans son existence, soit même simplement comme objet de notre connaissance; seule, l'analyse directe du donné sensible nous révèle la raison dont l'oilice est de l'expliquer ou de le produire. Pour les anciens, au contraire, le donné ne peut qu'éveiller l'esprit par les contradictions qu'il enveloppe (2) : il ne se fonde pas dans l'être, il s'évanouit pour lui faire place. Le droit se détache du fait et se constitue à part, yMotç, sous la forme

(i) M. Lkvy-Bruhl, dans l'ouvrage ijuil a consacré klAPhitosophie d'An fruste Comte, a dressé le tableau de quelques-unes de ces transpositions, en ajoutant qu'il serait facile d'en multiplier le nombre (p. 4oS, sqq). Citons parmi les plus importantes : le principe de finalité devenant la loi des conditions d'existence, les synthèses a priori de la mathématique kantienne transformées en synthèses phénomé- ' nales, l'idée concrète de V Humanité remplaçant le concept abstrait de Raison pare, etc.

(a) Cf. dans le Théétète la critique de la sensation.

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d'un noumène, seul connaissable parce que seul il est intelligible. Aristote lui-même, sur ce point, tout en combattant Platon, le continue : si les genres sont donnés dans les choses, ils n'en sont pas moins seuls à constituer, grâce à leur caractère d'universalité, l'objet d'une science réelle qui n'a pas de prise sur le particulier.

Dès lors, la science n'est plus seulement la détermination de l'absolu, elle est l'absolu même, immobile, adéquat à sa propre réflexion, éternellement donné à lui seul dans l'acte pur et fixe où il se saisit en se produisant. Le dualisme ne s'accuse que pour se fondre en un monisme, la pensée n'a pas ù découvrir l'être, elle est l'être : la contemplation, forme supérieure de l'action, identifie celui qui sait à ce qui est ; voT,(n; vot,tôv.

Aussi, les anciens ne distingueront-ils pas le problème de la connaissance du problème de l'existence, et les sceptiques eux-mêmes s'accorderont sur ce point avec les dogmatiques ; si l'être est, il est connu, et pour pouvoir affirmer son inexistence, il suffira de prouver l'impossibilité du jugement. La raison objective ne se discute pas ; elle s'affirme ou elle se nie, et avec elle l'être, dont elle n'est qu'un autre nom. Platon voit dans la dialectique de la pensée la vie de l'Idée, l'ordre des essences, la loi logique et ontologique à la fois de leur réalisation. Pour Aristote, la syllogistique traduit le développement du genre exprimé par le concept ; la force objective du moyen produit la conclusion. Pour tous deux, raisonner, c'est créer.

Ainsi, la science antique ne parvient à se constituer que parce qu elle proclame, avant tout examen du fait, une irréductible opposition entre les conditions d'existence du sensible et la nature de l'intelligible. Puisque l'être seul est connaissable et puisqu'il s'identifie avec l'absolu, c'est donc que toute relation est posée en dehors de l'être. Il se peut qu'elle le symbolise, il se peut même qu'elle aspire à lui ; à coup sûr elle ne l'exprime pas, fût-ce partiellement. Or, le mouvement, loi du sensible instable qui n'a pas de loi, est la relation même donnée sous sa forme concrète. 11 ne se suffit donc ni ne s'explique, mais il ne fait que traduire la

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