‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 4 sur 139 · CHAPITRE PRElilER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRElilER

réalisation de la puissance, dans la doctrine vivante d'un Aristote, ou bien il se supprime radicalement du point de vue de l'être, dans le système rigide d'un Platon. Même aux yeux du péripatéticien, le terme idéal du mouvement est de se nier dans l'acte pur immobile.

Nous mettons ainsi résolument l'expérience en dehors de la vérité. La science n'est pas sublunaire, elle ignore notre univers soumis à Tincessante fluctuation de la ^évediç et de la ^6ôpa, elle se confine dans le monde idéal des constellations éternelles et incorruptibles dont les révolutions régulières décèlent les rapports immuables. Le fait ne traduit pas, comme plus tard chez Descartes, même sous une forme confuse, enveloppée, une vérité actualisée; le contingent, irréductible au nécessaire, introduit, avec l'infinité, le nonêtre dans les choses.

Le phénomène n'a donc pas troublé la pensée antique comme il inquiète la conscience moderne ; elle l'écarté dès l'abord et le rejette loin d'elle. Tissu de contradictions, antinomie réalisée, le fait est à ses yeux un point de départ qui suscite la réflexion et qui conduit à l'idée, mais qui ne retient rien de l'être. C'est le mystère et le scandale de l'accident, l'infini en acte, l'inexplicable existant qui n'a pas di»oit de cité dans l'œuvre de science et ne doit pas troubler la quiétude intellectuelle du sage. Peu importe dès lors l'opposition constante qui ne pourra manquer de se manifester entre les résultats de notre déduction et le développement de notre expérience : puisque, par hypothèse, le sensible répugne à la vérité, cette vérité n'est telle que si l'expérience l'infirme, bien loin de la confirmer.

Ainsi, une ignorance systématique et voulue des phénomènes et de leurs connexions réelles, ignorance qui puise ses raisons profondes dans un préjugé métaphysique, tel est le caractère^ commun aux constructions réalistes et idéalistes de l'antiquité. Tous ces systèmes sont des dogmatismes, des œuvres organiques et constructives, et par ce caractère ils répondent bien aux exigences de la science moderne ; mais ils se constituent sans critiquer leurs principes, ils se donnent par une intuition primitive les éléments idéaux dont la com-

la

L'iDÉB DE RELATION

CHAPITHE PREMIER

binais 3n rationnelle doit suffire pour retrouver la réalité. L'iniiuédiation postulée de la pensée et de l'être jette par avance l'interdit sur toute considération positive. Pt^ut-être, d'ailleurs, était-il nécessaire au progrès même de la science d'afficher ainsi à l'origine le mépris de l'éphémère et de donner raison au vers du poète :

Qu'est-ce que tout ceci qui n'est point éternel !

Non seulement on réservait par là les « droits de l'idéal » dont sans doute la puissance eût été moindre sur les âmes si Ton avait reconnu dès l'origine son caractère purement symbolique, mais encore l'humanité n'aurait pas trouvé un stimulant assez énergique dans la recherche de lois simplement positives. C'est parce qu'elle s'est originairement trompée sur sa propre portée que la science est parvenue à se constituer. Si les Pythagoriciens, par exemple, avaient pu supposer que les mathématiques fixaient simplement les limites de notre expérience, s'ils n'avaient pas cru devoir trouver en elles le secret de l'harmonie universelle, l'essence et h*s éléments des choses, en auraient-ils poursuivi la découverte avec autant d'ardeur ? Que la science ait été primitivement une religion, voire même un mysticisme, ce fut sans doute une cotndition nécessaire pour qu'elle devînt par degrés ce qu'elle devait être, une vaste enquête expérimentale conduite avec méthode.

11 n'en reste pas moins certain qu'à se confiner plus longtemps dans cet isolement, elle n'aurait pas tardé à perdre tout crédit auprès des hommes. La pure spéculation n'est au fond que la forme la plus raiïince du dilettantisme intellectuel ; elle nous donne, pour reprendre l'objection dirigée par M. Secrétan contre le kantisme, « une science qui n'<'st pas vraie ))(i), si peut-être elle nous permet d'atteindre « une vérité qui est sue ». C'est la vertu de l'éHte, l'apanage d'une aristocratie ; comme telle, elle convenait merveilleusement à cette société hellénique, exceptionnelle dans l'histoire, où l'on vit toute une masse inerte et sacrifiée, constituée par ces bêtes à figure d'hommes, les esclaves, servir de

(i) Sbcrétan. Philosophie de la Liberté, t. i, p. 189.

matière à quelques individualités de choix qui purent seules se développer librement et vivre vraiment en beauté. Mais bientôt des nécessités d'ordre pratique imposeront à la pensée pure des contacts avec le fait. Elle se démocratisera, si l'on peut ainsi parler, en présence des réalités que, tel le Dieu d'Aristote, elle préférait ne point connaître. L'idée de relation, idéalement supprimée par les métaphysiques, sera empiriquement retrouvée par les systèmes moraux qui leur succèdent.

C'est en effet le désir d'une règle morale assurant notre béatitude qui nous ramène à la considération directe du donné. Déjà cette tendance s'accuse chez Aristote : en science, il opposé le izoeh et le :rpàTT£iv, formes inférieures de notre activité, au OewpsTv, mode supérieur de notre développement humain ; en morale, il distingue les vertus éthiques, comnmnes au sage et au vulgaire, et les vertus intellectuelles, réservées au seul penseur. Ainsi commence à se manifester la présence d'une nature qui pénètre et limite la pensée, l'oblige à condescendre, ne fût-ce qu'un instant et dans le seul but de s'en affranchir, à la détermination d'une matière empirique. C'est une première revanche du sensible méconnu sur l'intelligible exalté : l'on voit réapparaître, avec le dualisme, la relation, fût-elle conçue sous les espèces de l'absolu, qui unit la théorie et la pratique, la spéculation et l'action.

Mais ce sont surtout les post-aristotéliciens qui introduisent, inconsciemment d'ailleurs, des germes de relativisme dans leurs systèmes. C'est ainsi qu'il faut mettre en lumière le caractère nettement sceptique, non seulement de la Nouvelle Académie, qui s'affirme telle, mais encore des conceptions épicuriennes et stoïciennes, dont le but est précisément d'échapper au scepticisme. Ces trois doctrines présentent un trait commun, que leur empruntera Kant, une égale défiance à l'égard des constructions métaphysiques, un égal désir de dégager une raison de vivre, non

l'idée dk relation

de déterminer un absolu étranger à la vie. De là, le matérialisme commun en somme à ces systèmes et qui n'est que Fenveloppe grossière d'un empirisme encore insuffisamment précisé : tô Tcav kfj-zX «joi[ia, s'accordent à dire Épicure et Zenon; nos sensations seules nous sont données, affirment les Académiciens. Certitude dans le premier cas, probabilité dans le second, c'est-à-dire certitude encore, mais purement pratique et humaine. Le champ de nos recherches est désormais étroitement circonscrit à la sphère de notre expérience, et Dieu même, s'il existe, ne se manifestera que sous la forme d'une substance corporelle, d'une représentation

sensible.

Ce positivisme enveloppé se dégage progressivement. Pour Épicure, le sensible est l'unique critérium du vrai, car il est seul réel, directement et par lui-même, non par le rapport qu'il soutient avec l'esprit qui le connaît; il s'imprime dans l'àme passive et la contraint par son évidence immédiate. L'idée de relation est à peine dégagée, car l'un des deux termes qu'elle suppose, le sujet, s'elface en quelque sorte devant l'objet, à l'action duquel il n'oppose aucune réaction. Dans le stoïcisme, au contraire, la représentation sensible est le produit d'une collaboration effective entre le moi et le non-moi : seul, l'acte du vouloir réalise la matière en l'acceptant, et, pour la comprendre, tend son énergie à travers le multiple qu'il contraint à l'unité. Il n'est donc pas de vérité donnée en elle-même, en dehors du sujet qui la fait ; le vrai ne devient absolu que pai- la relation qu'il supporte avec moi; supprimez l'assentiment volontaire, la vérité n'est plus. Pour Carnéade, enfin, la vraisemblance, c'est-à-dire la vérité empirique, est mesurée par l'accord interne de nos représentations entre elles et surtout par leur accord externe avec les représentations des autres sujets : ce n'est donc plus à moi seul, c'est à ce que Kant eût appelé la conscience en général que ces représentations sont relatives, et l'on pourrait presque aller jusqu'à àive qu'elles sont relatives les unes aux autres, que le critérmm du vrai est simplement le rapport que soutiennent entre eux ces différents groupes représentatifs, ces synthèses de

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