‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 34 sur 139 · CHAPITRE TROISIÈME n · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME n

nant et un contenu, de contracter un multiple en dispersant eux-mêmes à l'infini leur unité. De toutes les obscurités et de toutes les contradictions que révèle, à chacime de ses démarches, l'analyse de la raison pure par elle-même, celle-ci n'est pas la moindre : elle pose, ou tout au moins trouve posée devant elle une matière qui est une forme, une unité qui est un multiple, un être qui est un néant et dont on ne peut affirmer la « réalité empirique » qu'à la condition de reconnaître tout aussitôt son « idéalité transcendantale » (i). Temps et espace, au sens où les entend Kant, sont l'absurde réalisé, l'impossible fait actuel. En dépit de tous ses efforts, le penseur ne saurait empêcher que l'espace, si finement appelé par M. Bergson « réalité sans qualité (2) », et le temps, qu'on pourrait nommer non moins justement « existence sans essence », n'accusent déjà une première élaboration intellectuelle qui permet de substituer des diflérences idéales et purement conçues de positions ou d'instants, de partes extra partes, soit simultanées, soit successives, à des différences réelles et vraiment perçues de qualités concrètes et déterminées. L'espace, par exemple, ne fait pas impression sur les sens et sur la conscience, si vraiment il se réduit à cette pure multiplicité homogène ; le point, qui en est à la fois l'élément et la limite, n'a d'existence que par l'acte de l'esprit qui le crée, il n'est que dans son idée. Etrange intuition qui ne peut être intuitionnée ! Et si l'on croit — ce qui nous paraît infmiment plus vraisemblable — que ce point a bien une réalité donnée, actuelle, ou du moins qu'il désigne une telle réalité, il faut admettre contre Kant que la discrimination des parties de l'étendue résidte d'hétérogénéités réelles entre éléments dissemblables, et que c'est par un artifice, génial d'ailleurs puisque seul il permet la construction d'une mathématique a priori, que j'ai appauvri, privé, dépouillé ces éléments qualitatifs de leurs déter-

(i) Crit de la r. pure, t. i, p. 83.

(2) Bergson. Données immédiates de la conscience, p. 72. — Cf. plus bas la discussion de cette définition et plus généralement de la nature de l'espace et de retendue, p. 96, sqq.

mînatîons propres. L'espace, et par suite aussi le temps, non la durée concrète de la conscience, mais ce symbole pur et fictif des mouvements de Tunivers, Tespace n'est donc qu'une hypothèse^ un compromis entre les exigences de ma pensée unificatrice et la réalité d'une expérience hétérogène. Mais , plus on accordera à Kant son point de vue aprioriste et plus on sera forcé d'avouer que Tunité intelligible de l'espace et du temps ne peut être donnée, comme est donnée la diversité sensible des couleurs, des sons et des afl'ections internes. Les points formels, disait déjà Leibnitz, ne sont que des abstractions. Qu'est-ce à dire sinon que cette chose, l'espace, le temps, est une chose transformée, une première généralisation de l'expérience, un premier phénomène identique commun à tous les phénomènes divers? L'espace représente la construction de ce qu'il y a de constant dans notre expérience en tant qu'elle est ; le temps schématise ce qu'il y a de constant en elle en tant qu'elle se fait. Si on leur accorde une valeur absolue, ils deviennent, Tun le phénomène-hypothèse de l'identité empirique, l'autre le phénomène-hypothèse de la continuité empirique. Ils ne se laissent saisir que par ce qu'ils retiennent encore de matériel et de sensible dans leur indétermination même; ils ne sont forme de l'expérience idéale que parce qu'ils sont matière de toutes les autres matières.

Si d'ailleurs on s'en tient au point de vue kantien, il faut avouer a fortiori que l'espace et le temps n'appartiennent pas à la raison pure comme telle. Ils sont en effet des limites imposées à l'acte de penser; ils ne sauraient s'en déduire, puisqu'ils le nient, puisqu'en lui ils s'opposent à lui. Ils sont fonction de la raison impure et manifestent un premier degré d^ accommodation du rationnel au réel.

Sur ce point, pas de discussion possible. Une raison pure est une raison affranchie de toute sensibilité. Or, en fait, la raison pure de Kant comprend cette fonction, qu'en principe elle exclut. Première contradiction. De plus, on retrouve jusque dans la faculté sensible certains éléments de pensée (que Kant se refuse à y voir), puisqu'elle est par

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