‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 36 sur 139 · G^A.PITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

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et durée constituent Fétoffe matérielle des réalités empiriques. Au contraire, une catégorie telle que la substance ou la cause reste extérieure à l'objet qu'elle détermine puisqu'elle fixe une relation de cet objet avec d'autres termes ; qualité et quantité, bien qu'immanentes à la réalité dont on les affirme, ne le sont pas dans l'affirmation qu'on porte sur cette réalité et servent seulement à la saisir sous l'un quelconque de ses aspects. Je puis percevoir une chose sans me demander si elle est unité, pluralité ou totalité, — réalité, négation ou limitation.

La différence semble irréductible ; elle est pourtant plus apparente que réelle. Les formes répondaient à un premier degré d'abstraction, les catégories représenteront une abstraction du second degré ; les unes étaient immédiates au donné, les autres lui seront médiates. Les formes sont les catégories du fait en tant que fait, les catégories sont les formes du fait en tant que lié à ses propres déterminations ou à d'autres faits dans la mesure où ils le déterminent ; les formes sont les catégories de l'existence, les catégories sont les formes de la liaison entre existences. Plus simplement, les formes sont les catégories statiques, et les catégories les formes dynamiques. Mais, à cette différence près, elles apparaissent identiques ; elles sont les unes et les autres tout à la fois des pensées, en tant qu'enveloppes des phénomènes, et des données, en tant que phénomènes elles-mêmes, phénomènes enveloppants,

La preuve en est que la catégorie, comme la forme, a sa spécificité propre, donc sa matière. Puisqu'elles se distinguent les unes des autres, il faut bien qu'en pensant les diverses catégories je pense quelque chose de réel et de différent en chacune. Quand on les réduirait à des formes de liaison, il n'en resterait pas moins acquis, dès l'instant qu'elles sont plusieurs, qu'elles ne lient pas en même façon les éléments qui leur sont fournis. Points de vue distincts sur un même objet, elles sont donc à leur tour des objets, car un point de vue est quelque chose, c'est-à-dire im phénomène. Le phénomène de quantité que j'exprime en parlant de l'objet comme d'une unité, d'une pluralité ou d'une totalité, est un

phénomène autre, c'est-à-dire autrement déterminé, autrement qualifié, que le phénomène de qualité que je traduis en disant que l'objet est une réalité, une négation ou une limitation. Si l'on dénie ce contenu, même formel (admettonsle au moins provisoirement), à la catégorie, nous ne voyons pas ce qui constitue son existence et sa réalité. Une autre manière de penser, ce n'est et ce ne peut être que la pensée d'une autre chose, ou tout au moins d'une autre manière d'être dont nous reconnaissons d'ailleurs que la nature empirique particulière demeure indéterminée. Donc enfin, il y a un donné dans le concept pur comme il y a un j)ensé dans la forme sensible. L'un et l'autre sont des choses en même temps que des cadres, car les cadres des choses sont les choses qui les encadrent.

D'où suit que la catégorie, pas plus que la forme, n'est <iirectement produite par la raison pure ; comme elle, elle en est une limite. De fait, Kant le reconnaît dès sa définition de l'entendement qui, « faculté des règles » (i), plie la raison à des exigences empiriques, la réduit à n'être que le schème pur des i-elations phénoménales. Or, nous pensons avoir suffisamment établi qu'une raison qui se discute est une raison qui se nie partiellement, qui se pénètre, à chaque détermination nouvelle, d'un nouvel élément d'inintelligibilité. Pourquoi la substance et pourquoi la cause ? pourquoi la pluralité et pourquoi la totalité ? la nécessité ou la contingence, la possibilité ou l'impossibilité? Pourquoi précisément ces formes de liaison et non point d'autres, pour nous inimaginables, mais dont la conception purement négative n'est pas contradictoire? Pourquoi? Mystère! parce que ^ela est, et est ainsi, non autrement. Kant est, comme Mill, finalement acculé à « l'inexplicabilité du fait ». Nos caté- :gories sont un fait et non pas un droit (2). Or, il n'y a pas de fait pour une raison pure, sinon celui qu'elle justifie en le

(i) Crit. de la r. pure, t. i, p. 36o.

(2) L'appel aux douze formes logiques du jugement qui recou-

vnraient autant de catégories recule la difliculté sans la résoudre

^t provoque de notre part les mêmes questions : pourquoi douze

espèces de jugements plutôt que onze ou treize, ou cinquante ou cent

^u une seule? et pourquoi précisément ces espèces et non d'autres?

produisant, et cette production nVst à elle-même sa justification que si elle est absolument intelligible en élant strictement analytique. Rien de tel en l'espèce, nous constatons et nous n'expliquons pas. Il y a plus, ces synthèses primitives sont contradictoires à l'idée de raison pure ; elles en sont comme autant d'irrémédiables déchéances et de péchés originels, chacune introduisant un élément de diversité, donc — au point de vue absolu — de non-étre dans l'identité primitive et purement formelle.

Enfin, il n'est pas jusqu'à la forme qui résume les concepts purs, jusqu'au « Je pense », qui ne soit, lui aussi, contradictoire à la raison qu'il exprime. Car penser, c'est juger, c'est instituer des rapports, c'est résoudre l'être dans les manières d'être. Une pensée pure, en toute rigueur, ce serait une pensée qui ne se pense pas, qui ne se distingue pas d'elle-même en se prenant comme son propre objet. L'idée de rapport, c'est celle de la dualité, de l'opposition, donc encore de l'impureté. L'entendement n'est pas une raison qui se plie à un donné ; c'est une raison qui abdique en substituant à l'analyse la synthèse, ou plutôt /es synthèses» L'entendement est une raison irrationnelle, une raison sans raison.

h) Idées.

Trouverons-nous du moins dans les pures idées, catégories sans matière et partant sans objectivité, le type idéal de la raison pure jusqu'ici vainement poursuivie ? En elles, semble-t-il, tout élément empirique est a priori exclu, puisque, transcendantes et non plus immanentes, elles dépassent, avec celles de l'expérience, les limites de l'entendement.

Ici se manifeste en effet la contradiction fondamentale du système que nous avons signalée plus haut, la raison détachée de toutes les autres facultés et ne se définissant plus que par elle-même, non par ses limites. Elle devient alors une faculté dialectique distincte qui ne risque plus d'être confondue avec aucune autre. Elle est, au sens logique, la faculté de conclure médiatement, et au sens réel ou transcendantal la faculté des principes, par opposition avec l'entendement qui, au point de vue logique, est la faculté

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du jugement ou de la conclusion immédiate, et au point de vue transçendantal la faculté des règles. L'homme n'est un raisonnable que parce qu'il est un raisonnant; autrement dit, il n'atteint à la plus haute unité réelle que parce qu'il est capable de poursuivre indéfiniment là plus haute unité formelle (i).

De là les Idées, qui n'expriment pas autre chose que la forme concrète et pourtant vide donnée à ce besoin d'unité absolue indéfiniment poursuivie par la pensée. Et comme ces idées n'ont pas d'équivalent dans l'intuition, comme il n'est rien qui les réalise dans le phénomène, qu'elles ne sont que des désirs intellectuels, des. tendances indéfinies déterminées dans leur loi, indéterminées dans leur contenu, il semble bien que nous nous trouvions cette fois en présence des données irréductibles dont la source n'est qu'en nous et qui révèlent la raison à elle-même dans ses productions purement analytiques.

Il n'y a pourtant là qu'une dernière illusion. Remarquons en eflet qu'une raison vraiment pure se prolongerait dans ses idées et ne s'en distinguerait pas et qu'à plus forte raison ces idées ne se différencieraient pas les unes des autres. Or, sur l'un et l'autre point, la raison s'impose à nouveau une double limite.

Tout d'abord, on peut admettre que la raison pure, définie comme la faculté logique qui pousse toujours plus avant les conclusions en enchaînant les jugements aux jugements dans des raisonnements indéfiniment prolongés et solidaires les uns des autres, ne. soit pas autre chose finalement que l'unité unificatrice par excellence. Ainsi conçue, elle se ramène à la pure identité formelle et logique dépouillée de toute réalité et de toute détermination. Or, quand nous passons de l'usage logique de cette unité à son usage transçendantal, nous commettons un premier paralogisme, car nous matérialisons déjà cette forme en transposant Vun dans la totalité des conditions d'un phénomène donné ou dans ï inconditionnel, et le multiple (logique) dans

(i) Crit. de la r. pure, t. i, p. 359, sqq.

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les conditions diverses ou dans le conditionnel {i). Que cette transposition soit nécessaire pour fournir un objet réel à la raison, pour qu'elle cesse de broyer à vide, nous raccordons sans hésiter; mais nous voyons par là que nous ne la réalisons qu'à la condition de la dérationaliser, car rien ne nous permet et même tout nous interdit, si nous ne visons qu'à la parfaite intelligibilité, d'opérer ce passage de l'abstrait au concret et du logique à l'actuel. Substituer le point de vue de la synthèse à celui de l'analyse, ce fut, avec la gloire de Kant, la condamnation de son entreprise, car la synthèse, c'est l'irrationnel, étant la création. Donc nous devons reconnaître que c'est par une sorte dejiat originaire, par un acte de liberté primitive que la raison se pose comme source de principes objectifs et déterminés.

En second lieu, ces principes ne se déduisent pas plus directement de l'idée de ï inconditionnel en soi que cette idée même ne se dégageait analytiquement de celle de l'unité logique indéfinie. Ils ne peuvent résulter que d'une confrontation opérée entre l'idée et les faits ; ils représenteront les dillérentes formes que revêt le concept d'unité absolue selon la variété des conditionnés auxquels on le rapporte. Nous réclamons l'inconditionnel tour à tour pour la série des conditions objectives, et nous le posons alors sous le nom de Nature ; pour la séri«ui^s conditions subjectives, et il devient Y Ame ; enûn pour la série des conditions totales, et c'est Dieu (2). Nous ne discutons pas pour l'instant la légitimité d'une telle hypothèse et nous accordons volontiers qu'elle est ou du moins qu'elle fut appelée à rendre de grands services à la science, au sens où l'entendait Kant, en la forçant à poursuivre indéfiniment la série des conditions. Mais nous sommes bien forcés de reconnaître que, n'était l'expérience qui nous révèle une conscience dans la durée et un objet des sens dans l'espace, nous n'aurions nullement ridée de la Nature ou celle de VAme. Il resterait tout au plus celle de Dieu, C'est donc, au mieux, de la mise en contact de l'intelligible et du réel que naissent les deux premières

(i) Ibid.^ t. I, p. 366, sqq.; t. 11, p. 2-3. (2) Ibid.y 1. 1, p. 389, sqq.

idées de la raison ; ce n'est pas de cette raison comme telle qu'elles procèdent. Seule, l'idée de Dieu paraît bien être primitive et irréductible, car Dieu, c'est ce qui est ou plutôt ce qui serait donné en dehors de toute condition. Et il resterait en tout et pour tout un idéal de la raison pure, sans rapport avec les faits. La seule idée vraiment originaire serait celle d'un être complètement indépendant de notre expérience et qui n'en poserait les conditions que d'une manière tout idéale, en en restant complètement affranchi. On lé voit, nous nous rapprochons ainsi par degrés de l'idéal ancien qui met l'être hors du paraître, Dieu hors du monde.

Et, de fait, il y a là plus de logique. L'usage finit par coïncider avec l'idée, et nous retrouvons a posteriori, par l'étude de ses puissances, les conclusions auxquelles nous avait conduit a priori l'analyse de la raison pure envisagée uniquement dans son principe. Cette raison ne peut avoir des idées, mais une idée, ou plutôt elle n'a pas cette idée, elle Yest, car elle n'est pure qu'à la condition de ne pas sortir de soi. La raison pure, c'est au t^rme l'idée de Dieu conçue comme l'inconditionnel absolu. Et si l'idée absorbe l'usage, c'est que cette idée n'est au fond que l'usage même que nous en faisons, la continuité idéale de l'acte par lequel une diversité donnée ne cesse d'être ramenée à une unité de plus en plus haut^.

Si tel est finalement le tout de la raison, on voit qu'elle s'écarte de plus en plus de la réalité empirique, qu'elle brise tout lien avec le donné pour ne conserver qu'une signification purement idéale. Elle sera le principe d'une foi possible, d'une détermination subjective et libre ; mais elle ne peut plus prétendre à régler le développement de la connaissance, sinon à titre de méthode générale et lointaine, d'hypothèse que les faits suggèrent, mais qu'ils ne vérifient pas, — hypothèse plausible, probable même si l'on veut, mais sans aucune certitude, loi esthétique de convenance, non loi scientifique de nécessité, ou, selon les expressions mêmes de Kant, régulatrice et non constitutive. Elle représenterait au mieux l'archétype qui, sans inspirer nos conceptions, les règle ; elle rendrait possible le passage du point

de vue de Fimmaiience à celui de la transcendance, de la science à la foi (i).

Mais, ici encore, c'est trop dire, c'est trop accorder à la raison que d'en faire le principe et la source de l'inconditionnel, c'est trop en un mot que de reconnaître son existence. Il n'y a pas de raison pure, il n'y a pas de faculté des idées; il n'y a que l'expérience et ses lois. L'inconditionnel comme tel n'est qu'un datum expérimental, c'est de l'expérience qu'il dérive, il n'est qu'un phénomène. On l'a vu plus haut, c'est un caractère empirique des choses que de ne pouvoir jamais être actualisées dans leur totalité, c'est une propriété de nos relations que d'être toujours relatives à d'autres relations. Imaginer leur prolongement indéfini n'est pas sortir d'elles, puisque c'est toujours les considérer comme ne cessant de s'étendre et de se conditionner, et, d'autre part, se représenter un être qui les concentre et qui les coordonne toutes dans une idée synthétique et enveloppante, c'est ou bien appliquer à un tel être la catégorie du fini que nous révèle chaque phénomène de ce seul fait qu'il est déterminé, ou bien supposer une synthèse plus haute que les synthèses données et qui aurait sur celles-ci l'avantage de les envelopper toutes. Donc, ce n'est jamais qu'en termes d'expérience qu'on pourra traduire Dieu, c'est en termes de conditions qu'on exprimera l'incondionnel, car le fini et l'infini sont des caractères, des propriétés de la représentation comme telle, l'unité est une suggestion expérimentale au même titre que la multiplicité, et l'unité absolue n'est que celle même de chaque relation en tant qu'elle est donnée, ^wée, considérée intrinsèquement et non dans son rapport avec d'autres. Une expérience qui se concentre en un de ses phénomènes, tel est le fini ; une expérience qui se prolonge au-delà de toute limite assignable, tel est l'infini. Et il ne faut voir que des entités dans ce fini et dans cet infini conçus en dehors des phénomènes comme constituant des catégories, des facultés, des êtres. Nous empruntons au donné ses propres formes, nous les objectivons à faux et nous discutons ensuite à perte

(i) Crit. du Jugement, t. i, p. 26, sqq. et passim.

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