‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 37 sur 139 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

de vue sur ces difficultés gratuites. La raison pure, l'infini, l'inconditionnel sont de ces difficultés.

Concluons. Même dans les idées, la raison pure sort d'elle-même, de fonction empirique légitime devient fonction intellectuelle arbitraire. Au lieu d'être un signe des faits, une marque des choses, elle se pose comme un être formel, plus inconcevable encore et tout aussi stérile que l'être réel des métaphysiques. Elle est forcée, devenant synthétique, de dépasser l'identité et, la dépassant, de se nier comme pure. Elle ne peut échapper à ce dilemme. Ou elle se limite en effet à la seule identité, auquel cas elle n'est que la faculté des analyses et suppose des synthèses données par ailleurs ; mais alors elle est comme si elle n'était pas, elle n*est que la propriété que présentent toutes les synthèses de pouvoir être décomposées dans leurs éléments, et il n'est pas besoin pour cela d'une faculté spéciale, d'une pensée distincte; donc elle est inutile, donc, hypothèse oiseuse, elle n'est pas. Ou, au contraire, elle déborde l'identité et devient faculté des synthèses ; elle est bien alors un acte, une spontanéité, mais cet acte est inintelligible, mais cette spontanéité ne la réalise qu'en la limitant, elle n'est plus SQU être; et cet acte, lui aussi, est inutile : les phénomènes se composent entre eux, pourquoi isoler le fait, le rythme de leur composition, pourquoi voir dans la liaison des phénomènes autre chose et plus qu'un nouveau phénomène, qu'un phénomène de ces phénomènes? Donc, à la fois inutile et contradictoire, la raison pure se nie doublement. Dans les deux cas, elle est un rêve et à bien des égards un rêve malsain et stérilisant ; elle procède de l'orgueil humain, elle exprime la vanité d'un être qui ne se résigne pas à s'incorporer à l'univers et prétend ai\ contraire faire tourner l'univers autour de sa pensée, qui imagine un picot, un axe du réel, quand le réel se résout simplement dans la série des relations qui l'expriment. Kant nous paraît commettre un lourd contre-sens lorsqu'il compare son œuvre à celle de Copernic : elle va précisément à l'inverse. La révolution cosmique avait consisté à replacer la terre dans le système

L*n>éE DE RELATION

général du monde, à n'en faire qu un point dans l'espace et dans la durée, un élément de cette fonction complexe que nous appelons Tunivers : c'était la ruine du géocentrisme. La révolution intellectuelle opérée par Kant revient au contraire à se donner une pensée fixe, centre d'un univers mobile qui n'existe qu'en fonction de ses principes ; elle restaure dans Tordre de la connaissance l'hypothèse physique de Ptolémée : elle proclame le logocentrisme. L'homme, moralement incapable de cette humilité intellectuelle qui n'est que Texacte compréhension de sa vraie nature et partant de sa vraie destinée, se considère toujours comme « un empire dans un empire » et même comme « un empire sur un empire »; il prétend régler le développement des choses sur celui d'une pensée qui, loin de les déterminer, les résume et ne signifie que l'ordre même de leurs relations. Poser une raison distincte, c'est méconnaître la solidarité étroite qui nous unit à tout ce qui est; c'est par suite préparer une morale indépendante, subjective, le culte égoïste d'un devoir personnel ayant pour fin unique la satisfaction de la conscience intime, c'est-à-dire, sous une forme aussi pure et aussi élevée qu'on voudra, la certitude du salQt individuel. Nier la raison, c'est rabattre cette superbe, c'est substituer à celui de l'homme particulier l'intérêt de l'humanité collective, saisie à la fois dans la continuité profonde de tous ceux qui la composent et dans son rapport immédiat avec le milieu qui la complète et qui la parfait puisqu'il n'est que l'autre terme de la relation dans et par laquelle elle est donnée. C'est pour avoir méconnu cette relation fondamentale que Kant a distingué l'une de l'autre une expérience et une raison. Il prend ses hypothèses et ses postulats, le monde, l'homme, pour des réalités préexistantes. Il n'y a rien là finalement qu'anthropomorphisme et mysticisme. La raison pure est la dernière idole élevée par l'homme à sa propre glorification.

Page 1