CHAPITRE QUATRIEME
que des divers modes de liaison de réalités foncièrement indéterminées. Sans doute, la raison étend par là la portée de son action, puisqu'elle ne se donne pas seulement a priori le fait, mais la synthèse des faits ; par contre, elle perd en détermination ce qu'elle gagne en étendue. Car si, par exemple, elle fixe a priori la relation générale de causalité comme forme pure de la succession, elle ne peut par ellemême et par sa seule puissance dériver de la matière de la cause la réalité de l'effet. L'hétérogénéité subsiste ou plutôt s'introduit, expressément cette fois, au sein de la prétendue synthèse intelligible. Kant renonce ici délibérément à toute tentative d'explication. La continuité qualitative ou quantitative exprimait encore un désir d'intelligibilité dans le développement matériel ou formel du phénomène dont on s'efforçait de conserver le caractère homogène jusque dans la variété de ses moments, extensifs ou intensifs. Poser le rapport qui lie un effet à une cause, c'est bien dégager la relation dans toute sa pureté, mais c'est par la même introduire en elle le discontinu. La progression est inintelligible de la cause à l'effet, du même à l'autre, comme aussi d'ailleurs de la substance à l'accident ou du simultané au simultané; ou plutôt il n'y a pas progression, prolongement de la cause dans l'effet. En introduisant délibérément le temps dans la représentation du rapport, en substituant par là la dualité à l'unité — ce qui fut un trait de génie comparable, sinon même supérieur, à celui qui lui fît entrevoir la nature intuitive de l'espace — Kant restitue un sens aux différences concrètes idéalement supprimées.
Il faut insister sur ce point, dégager le sens vrai de cette idée obscure du temps et fixer le rôle essentiel qu'elle est appelée à jouer dans la formation des synthèses fondamentales de la qualité. Tout en se trompant au fond, croyonsnous, sur sa signification véritable, Kant nous paraît avoir merveilleusement compris que toute détermination de l'expérience n'est finalement possible que par elle. Le temps est proprement un paradoxe, la négation de toute intelligibilité, la contradiction réalisée. A la fois il est et il n'est pas, car il se pose en chacun de ses instants, mais en aucun
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il ne s'épuise. Il n'a pas une réalité, car il ne résulte pas de la somme de ses moments, comme à la rigueur Tespace pourrait résulter de l'addition de ses points. En effet, si les points de l'espace sont simultanés, c'est-à-dire donnés dans une seule intuition où ils se laissent compter et totaliser, les instants du temps sont successifs, leur caractère est de n'être pas donnés, sauf un, le présent, cette limite instable et sans cesse déplacée entre Tinfîni déterminé d'un passé qui n'est plus et l'inlîni indéterminé d'un avenir qui n'est pas encore; il n y a pas d'intuition du temps, il y aurait au mieux uue intuition du présent ; on ne peut juxtaposer des instants sans transformer le temps en espace. Le temps ne cesse d'être ou plutôt de devenir, c'est-à-dire de ne pas être. La nature du temps est de n'en pas avoir, c'est un monstre, un néant indéfiniment actualisé. Mais, par là même qu'il se prive de tout être propre, il se laisse mieux saisir, non dans sa réalité absente, mais dans sa signification précise qui est elle-même une réalité. Le temps n'est pas, il existe^ il est la forme abstraite sous laquelle l'existence est conçue comme telle, lorsqu'on se la représente comme absolument indéterminée, lorsqu'on la détache de tout objet qui la réalise. Plus précisément encore, le temps est moins la forme de l'existence qu'il n'est l'existence réduite à n'être qu'une forme, Vexistence sans essence. Il y a un ordre phénoménal, une position des phénomènes les uns par rapport aux autres, non pas seulement en tant qu'ils sont, mais en tant qu'ils deviennent. Dans sa diversité qui se fait sans cesse, le temps exprime la possibilité de cet ordre, de cette position. Il est plus qu'un symbole, il est moins qu'un être.
On comprend dès lors le sens de la conception kantienne. De même que toute détermination synthétique de l'espace était par avance une détermination du phénomène dans sa possibilité, de même toute détermination synthétique du temps sera une détermination anticipée de la liaison des phénomènes dans leur existence. Ce second point de vue est aussi profondément juste que le premier, mais toujours sous la même réserve, c'est-à-dire si l'on ne voit en lui qu'un