CHAPITRE QUATRIÈME
C'est bien en ce sens que l'entend Kant. Pour lui, la synthèse sensible et subjective des perceptions dans l'expérience n'est rendue possible que par une synthèse pure et objective des objets dans le temps en général. Les catégories sont les moyens et les instruments d'une telle synthèse. En est- il vraiment ainsi et n'en seraient-elles pas plutôt les résultats ?
Examinons à ce point de vue les trois catégories de la substance, de la causalité et de la communauté, et cherchons à nous les représenter dans leur signification positive. Abandonnant pour l'instant la dernière, plus obscure et plus contestable, nous reconnaîtrons d'abord avec Kant qu'elles ne se laissent saisir que dans leur opposition avec leur corrélatif, la substance avec l'accident, la cause avec l'effet : ce ne sont donc que des espèces, particulières et déterminées, de la relation. Mais, de plus, ce ne sont pas des relations purement abstraites, sans équivalent concret dans la réalité sensible. Sans cesse, elles nous apparaissent objectivées dans les choses, et celte objectivation seule leur donne droit de cité dans la science qu'intéresse, non leur origine, mais leur usage. Pour le savant, la substance n'est que le nom donné à un phénomène plus complexe, c'està-dire enveloppant, dans le rapport qu'il soutient avec un des phénomènes plus simples, c'est-à-dire enveloppés, qui, nous ne dirons pas constituent ses éléments, mais traduisent ses divers aspects. Et le temps permet seul en effet de constater, mais empiriquement et non rationnellement, ce qui dans le phénomène total apparaît comme permanent et ce qui, à l'inverse, en lui se modifie et change, — ces changements et cette permanence étant bien en retour (Kant a encore raison sur ce point) les seuls moyens que nous ayons de déterminer le temps. Mais il n'y a rien là que renonciation pure et simple d'un fait, rien qui appelle et qui justifie l'acte d'une pensée distincte. La substance comme telle est une catégorie du phénomène, le rapport qui la lie à ses accidents une synthèse phénoménale.
Il en va de même de la cause. Le changement m'est donné à titre de fait, et, parmi tous les changements pos-
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CIIAPITUR QUATRIEME
sibles, certains au moins dénotent une constance empirique, c'est-à-dire une précision constante dans la position respective de deux phénomènes ou de deux groupes de phénomènes. Par là, la cause se rapproche de la substance tout en s'en distinguant. La substance est une certaine position du phénomène, la cause est une autre position du phénomène, et parfois, faute d'une analyse exacte, les deux positions paraissent se confondre. En apparence au moins, dans la proposition « le feu chauffe », le feu peut être considéré indifféremment comme la substance de l'accident chaleur ou comme la cause de l'effet chaleur ; c'est que, dans le premier cas, nous le considérons au point de vue de la permanence et dans le second au point de vue de la succession. La substance pose certains phénomènes comme constants par rapport à certains autres posés comme variables ; elle est, si l'on veut, la fonction de l'identité dans la permanence. La cause pose deux phénomènes comme constants dans leur liaison de temps ; elle est la fonction de l'identité dans la succession. Peut-on voir là autre chose que des faits, donnés dans leur rapport qui n'est, lui aussi, qu'un fait? L'illusion vient uniquement de ce que le tenq)s et l'espace, qui conditionnent la permanence comme la succession, me permettent de simplifier la représentation empirique, de la ramener à son expression la plus élémentaire en remplaçant le fait concret par le fait abstrait, par sa place ou par sa position : mais simplifier n'est pas supprimer et je n'ai fait que substituer à une expérience, réelle mais confuse, une autre expérience, symbolique mais distincte. J'ai simplement, ce faisant, usé d'un de ces artifices légitimes comme nous en avons déjà signalé plusieurs. En appliquant, non pas directement à la diversité du phénomène empiri(|ue, mais indirectement à celle du temps, la constance et l'identité données dans toutes mes expériences particulières, je puis les généraliser et ne retenir que ce qu'il y a de constant dans toutes les constances, d'identique dans toutes les identités. Mill a raison contre Kant et. en un sens, Kant contre lui-môme. Le schème est le substitut naturel de l'image, il tient à la fois de l'image composite et de la loi, il est une
anticipation de Texpérience parce qu'il en est un résumé. Tels sont ces schèmes à la seconde et à la troisième puissance, le temps et l'espace, schèmes d'images, — la causalité et la substantialité, schèmes de schèmes. La causalité est un phénomène du temps, comme le temps est un phénomène des liaisons concrètes. Je ne descends pas de la pensée à la nature par une série d'hypostases, de déchéances de l'intelligible; je remonte du phénomène le plus immédiat, par la série des intermédiaires naturels que la réalité empirique me fournit, aux formes les plus générales de sa liaison.
Kant, pour constituer de telles synthèses, accomplit une inversion voulue de l'ordre réel et déjà, comme plus tard en morale, règle ce qui est sur ce qui doit être, l'existence sur la nécessité. Son explication de la communauté, si pénétrante et pourtant si obscure, aggrave l'erreur où il se complaît et dans laquelle il faut voir la véritable raison d'être de la critique. La simultanéité se ramène à la succession réciproque et ne s'explique qu'à l'aide de ce « concept intellectuel » (i). Ce n'est pas l'intuition donnée de choses simultanées qui permet d'affirmer leur réciprocité, c'est parce qu'elles sont réciproques qu'elles ne peuvent être que simultanées. La causalité réciproque fonde la simultanéité comme la causalité simple fonde la succession. Ici encore, l'ordre subjectif des perceptions dans le temps est donc déterminé par l'ordre objectif que posent et imposent a priori les concepts purs dans la détermination du temps. C'est toujours le même processus appliqué à la même tâche : l'ordre que la pensée exige a priori entre ses déterminations est celui même qui \\is.q à chaque phénomène sa place déterminée dans le temps. Les qualités les plus matérielles €t les plus concrètes des choses ou tout au moins de leurs relations empiriques dans le temps et dans l'espace deviennent ainsi de simples besoins subjectifs d'harmonie.
Que reste-t-il donc, si l'on dénonce ce préjugé intellec-
(i) Crit. de la r, pure^ t. i, p. a;i.
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l'idée DR RELATION