CHAPITRE V
Formation logique du concept de relation {suite). Critique de la raison pure dans son usage pratique
Les synthèses de la raison pure nous sont apparues ■comme se résolvant toutes en termes empiriques de représentation et cette raison elle-même comme n'étant finalement qu'un fait et non un droit ; elle n'existe pas à titre de réalité distincte et signifie simplement la constante de l'expérience à travers toutes ses modifications, l'idée la plus haute et la plus indéterminée du devenir phénoménal. Mais en est-il de même des synthèses de la raison pratique ? Il ne s'agit plus ici d'un donné que je détermine, mais d'un conçu que je réalise. Le devoir, comme tel, ne peut avoir son équi- Talent exact dans le phénomène et la loi morale diftere profondément à ce point de vue de la loi physique. Sans doute, celle-ci n'est pas épuisée dans le fait qui la traduit, puisqu'elle représente précisément pour ce fait la possibilité <ie se répéter et de se reproduire indéfiniment; mais du moins est-elle adéquatement réalisée en lui et nous pouvons en quelque sorte l'épeler dans le phénomène dont elle constitue la possibilité, dont elle pose les conditions d'existence.
Tout au contraire, la loi morale n'est qu'une prescription purement idéale qui n'exerce aucune action déterminante sur la production du réel. Obligatoire, mais nullement nécessaire, nonseulenientil se peut qu'elle soit violée — et en fait elle l'est constamment — mais, même si elle est observée, «lie n'est pas donnée dans le phénomène qui la réalise, elle
ne se conçoit que si Ton rapporte ce phénomène à la volonté d^un sujet auquel on en attribue la causalité. Il y a là un changement de point de vue caractéristique, un mode de représentation absolument diflérent de celui que nous avions envisagé jusqu'alors. La science ne connaît que les faits, elle les accepte tels que l'expérience les lui montre, avec leurs déterminations actuelles ; la morale ignore les faits comme tels et souvent même les refuse, s'ils ne sont pas conformes à l'idéal qu'elle s'est fixé, soit parce qu'ils sont naturellement sans rapport avec cet idéal, ne pouvant être rattachés à aucune volonté (tels sont les faits naturels, simplement amoraux) ; soit parce que, s'y rap[)ortant, ils s'en écartent (tels sont les faits humains, proprement immoraux)., elle ne retient que les actes, c'est-à-dire les relations de ces faits non pas avec les conditions objectives qui les encadrent et qui fixent leur rang dans la succession phénoménale, mais avec l'ensemble des conditions subjectives, représentatives, qui seules leur confèrent un caractère moral,permettent de les qualifier bons ou mauvais. Dans l'acte même, en effet, nous faisons le départ entre le donné que nous abandonnons à la science et à sa détermination, et le voulu que, sous le nom (ïintention^ nous détachons de la forme concrète sous laquelle il s'est manifesté dans l'expérience pour l'attribuer à ce que nous appelons notre personne, notre moi. Et c'est ce voulu, cette intention qui, s'expliquant peut-être lui-même en tant qu'il est par les conditions données dont il procède, est comparé à une règle idéale, objective, impersonnelle, qui fixe par avance ce qu'il doit être, lui impose la forme sous laquelle il faudra qu'il se produise, ou, s'il s'agit d'un acte antérieurement accompli, sous laquelle il eût fallu qu'il se produisit.
Dès lors, semble-t-il, il redevient légitime et même nécessaire de concevoir une raison que la science refuse mais que la morale postule. Comment, en effet, cette raison se réduirait-elle au phénomène, puisque sa fonction n'est plus de déterminer une existence, mais de réaliser une possibilité, plus même, une obligation? Si la limite du donné n'est-elle même qu un donné, il ne se peut pas, en revanche^