‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 55 sur 139 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

que la limite de ce qui n est pas, de ce qui simplement doit être, nous soit révélée par l'observation directe de ce qui est. Théoriquement inutile et même contradictoire, la raison n'en est que mieux justifiée à titre de « puissance pratique ». Un ordre réel se constate, il dérive des choses elles-mêmes dont il n'exprime que la continuité ; un ordre idéal se construit, il ne sort pas naturellement d'une expérience qui souvent le contredit, qui peut être, en son fond, en est la négation expresse. C'est une surnature, que seule une faculté autonome est capable de produire par sa spontanéité, un univers supra-sensible qui ne peut procéder que de l'acte d'une volonté distincte, se posant a priori comme à la fois créatrice et législatrice tant de son être propre que de ses déterminations.

Ainsi la raison s'affirmerait comme pratique, antérieurement à toute expérience. Ce qui doit être est avant ce qui est. Douter de cette affirmation, c'est nier la moralité. Et, d'autre part, les synthèses morales qui fixeront les règles et les limites de l'action humaine devront, plus encore que les synthèses de la science, être absolument pures, proscrire tout élément empirique. Précisément parce que leur juridiction est tout idéale, parce que je suis toujours libre de m'y soustraire, il importe qu'elles soient universelles et nécessaires, de cette nécessité qui commande sans contraindre et qui s'appelle obligation. Ici, du fait au droit, l'hétérogénéité est radicale : ce que je dois, je puis ne pas le faire ; ce que je fais, souvent, nie ce que je dois. Raison de plus pour que la forme morale, pure et rigide, soit posée comme un absolu, donc se constitue entièrement a priori. On peut, devant les variétés de l'action humaine, en présence de tous les écarts de conduite, de toutes les conceptions subjectives de la vie, imaginer plusieurs morales ; donc il faut qu'il n'y en ait qu'une. Plus il y a d'arbitraire dans le fait, plus il doit y avoir de rigueur dans la loi. Des fins multiples nous sollicitent et leur représentation nous suggère celle d'une multiplicité infiniment plus grande encore de moyens qui permettront de les réaliser; à chaque instant de notre existence, des orientations nouvelles se dessinent,

LIDEE DE RELATION

de nouvelles voies s'ouvrent comme d'elles-mêmes devant nous, nous sommes tentés de modifier sans cesse la courbe sinueuse et les méandres capricieux d'une vie qui ne cesserait de se faire et de se défaire, de se perdre et de se trouver. Donc il existe un devoir, rectiligne, unilinéaire, un devoir qui ignore la vie et qui lui substitue la loi. La raison idéale lie ses concepts dans ses synthèses pures, pose ses règles formelles et s'aflirme, non parce qu'elle est, mais parce qu'il faut qu'elle soit.

Telle est la position nouvelle du problème lorsqu'à son usage spéculatif immanent la raison pure substitue son usage pratique transcendant. Et cette position n'est pas seulement infiniment plus forte, elle est encore — toujours à condition qu'on l'interprète dans un sens symbolique et non point littéral — infiniment plus vraie, plus conforme à la réalité du fait. Nous chercherons à établir en effet qu'il y a bien une construction morale et que la morale la plus positive est elle aussi, à sa façon, comme le veut Kant, la représentation d'une surnature sous l'hypothèse d'une rai' son. Mais il restera de ramener cette conception de l'absolu au relatif, de montrer dans la morale non pas une révélation de l'être à lui-même, une sorte de projection de la liberté nouménale à travers les catégories, mais bien une adaptation plus parfaite à des formes d'existence plus hautes, quoique toujours strictement empiriques. Le devoir nous apparaîtra comme un fait humain, non comme un ordre transcendant ; l'idéal enfin ne sera pour nous qu'une forme supérieure de la réalité. Mais, au fond et sur bien des points, nous ne ferons qu'interpréter le kantisme en termes de positivité. Nous en écarterons surtout ce que conserve encore d'étroit, d'égoïste et de personnel sa conception d'une morale indépendante, violemment opposée à la nature, d'un devoir pur qui se suflit en se recueillant dans sa forme. La surnature positive n'est pas une antinature^ mais une nature plus achevée, anticipée et modifiée, répondant à une phase ultérieure de l'évolution ; le devoir est un mode d'adaptation très complexe et très particulier, mais une forme de notre expérience et non pas un symbole vide. Toutefois, et quelle

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