‹ L'idee de relation [microform]Chapitre 56 sur 139 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

que puisse être l'importance de ces réserves, nous considérons la doctrine .morale de Kant comme très supérieure à sa doctrine scientifique. Le penseur a posé d'une manière définitive, croyons-nous, les données exactes du problème. Ce qu'il faut déterminer, ce n'est pas en effet la notion d'un intérêt, d'un bonheur, d'un bien, mais celle d'une obligation, d'un devoir, non la fin des actions, mais leur règle ou leur loi. L'un des points faibles du positivisme, c'est de n'avoir pas su jusqu'ici poser la question morale dans ses vrais termes, et par suite d'avoir méconnu l'immense service que, sur ce point, Kant avait rendu à l'humanité. Il y a donc progrès, d'après nous, lorsqu'on s'élève de la raison pure à la raison pratique. En critiquant la première, nous avons dû surtout détruire ; en critiquant la seconde, nous devrons surtout interpréter et transposer.

Il existe un parallélisme évident, d'ailleurs avoué et reconnu par Kant, entre l'une et l'autre Critiques. Elles répondent en effet à des fins sensiblement analogues, elles se proposent également de justifier un fait qu'elles n'ont pas à établir, puisqu'il est donné, le fait de la science ou le fait de la morale. Et leurs moyens sont aussi du même ordre. La science existe ; c'est donc qu'il est des vérités universelles et nécessaires sans lesquelles aucune expérience n'est possible. La morale existe; c'est donc encore qu'il existe des vérités présentant les mêmes caractères et sans lesquelles n'est possible aucune action. Et comme d'ailleurs l'universalité et la nécessité ne sont pas des propriétés des choses comme telles, il reste qu'elles soient conférées à celles-ci par l'acte d'une pensée qui les concentre. De là les deux raisons, ou plutôt la même raison dans ses deux usages : théorique, par celle de ses faces qui se tourne vers le phénomène ; pratique, par celle qui regarde le noumène. Comme le premier objet est donné, la raison le détermine; comme le second ne l'est pas, elle le suppose et le réalise.

L'unité de la raison et l'étroite analogie de ses deux

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usages ne saurait être contestée ; elle est à maintes reprises expressément aflirmée : « il n'y a toujours qu*une seule et même raison, qui, au point de vue théorique ou pratique, juge d'après les principes a priori » (i). C'est cette raison identique en ses deux fonctions que nous retrouverons toujours au terme de notre analyse. « Dans l'usage de la raison pratique, comme dans celui de la raison spéculative, il n'y a de repos possible que par la critique approfondie de notre raison » (2). La raison pratique nous est révélée en même façon que la raison spéculative; la réflexion la découvre en partant de certaines notions qu'elle analyse. En elVet, la loi morale nous est imposée comme nécessaire par la raison, au même titre que les lois physiques pures, lorsque nous faisons abstraction de toutes les conditions empiriques. Elle est le résidu de la conscience lorsqu'on en a éliminé toute matière, c'est n un fait de la raison » (3). Mais la loi nous est révélée avant la faculté. Du fait nous remontons au droit qui le justifie et qu'il recouvre. Le devoir est l'enveloppe de la raison pratique comme les synthèses de la science étaient l'enveloppe de la raison théorique.

Nous retrouvons donc à la racine de la morale kantienne le même postulat déjà dénoncé et déjà critiqué, la même raison pure réapparaissant toujours comme une abstraction réalisée, devenant principe de déterminations et dotée d'une puissance législatrice qui s'exerce — ici réellement, là idéalement — mais là comme ici entièrement a priori. Nous partons de l'expérience et nous la voyons soumise à des règles. La législation de cette expérience constituera par elle-même un objet pur, formel, tant pour l'entendement qui la conçoit comme une nature que pour la raison qui la figure comme une liberté. Nous créons ainsi une double entité, nous prêtons aux choses une forme réelle et une forme idéale, nous objectivons et nous matérialisons deux points de vue, deux perspectives. Il existe donc deux représentations de

(i) Crit. de la r. prat, p. aai; cf. ibid.^ p. 48.

(2) Métaph. des mœurs ^ p. 34.

(3) Crit, de la r. prat.y p. 5i.

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