CHAPITRE CINQUIÈME
mêmes. La raison pratique conçue comme une faculté distincte n'est pas moins inintelligible que la raison pure entendue en même façon. Et, par là, la doctrine morale de Kant apparaît fondamentalement erronée. Mais elle reste profondément juste lorsqu'elle constate la dualité de points de vue auxquels il convient de se placer pour déterminer adéquatement un phénomène humain, un acte; nous Tenvisageons non seulement en fonction de la réalité dont il fait partie intégrante, mais aussi dans son rapport avec ridéal que nous prétendons imposer au développement même de cette réalité en lui imprimant une orientation définie. C'est qu'en effet il est de la nature de certains phénomènes — ceux-là précisément qui nous intéressent et que nous appelons nôtres — de ne pas être compris dans un seul système de relations, mais de se laisser également saisir sous un autre aspect et par suite de rentrer dans un autre système. Il y a place dès lors pour deux modes, ou plutôt deux degrés d'explication, non pas contradictoires, mais bien plutôt complémentaires l'un de l'autre. D'ailleurs, on ne doit voir là qu'un fait, un simple constat de réalités données et non pas une construction subjective. L'action, le phénomène humain, est un phénomène à double face, qui se développe empiriquement sous deux ordres de conditions distinctes, des conditions réelles posées, soit dans la conscience intime, soit dans la perception externe, des conditions idéales conçues et par conséquent existantes, c'est-à-dire ayant encore une réalité, mais d'un autre ordre.
Précisons par un exemple. Soit le désir d'une vengeance et, consécutif au désir, un meurtre. Nous voyons le phénomène total se décomposer en deux séries parallèles et solidaires de déterminations. La première est formée par les modifications données, concrètes, particulières, qui, subjectives d'abord et objectives ensuite, constituent proprement l'histoire du phénomène : la souffrance, l'idée du crime, tout le cortège des images, affectives ou représentatives, qui préparent l'action, enfin le fait et ses conséquences externes. Il n'y a rien là que ne puisse noter, à condition d'être assez aiguë pour en reproduire toutes les phases,
l'observation du psychologue d'abord, de l'historien ensuite ► Mais sous cette première série de conditions nous en voyons se dérouler une seconde : à savoir, en même temps que l'intuition de ce qui se fait, et, une fois l'action accomplie, de ce qui s'est fait, la représentation de ce qui pourrait et de ce qui devrait se faire, de ce qui aurait pu et de ce qui aurait dû être fait. Nous ne prétendons nullement d'ailleurs que cette seconde série est statique, qu'elle pose un devant être ou un ayant dû être immuable, analogue à la forme pure de l'obligation kantienne; nous croyons, tout au contraire, que les conditions idéales sont tout aussi instables, dynamiques et mobiles que les conditions réelles, et que la conception du devoir change et se modifie sans cesse pendant toute la durée du drame. Mais ce que nous affirmons, c'est que ces conditions sont posées, ou plutôt le fait l'aflirme pour nous. Nous ne cessons de subsumer, avant comme après l'action, les conditions réelles sous les conditions idéales, et c'est là ce qui permet le jugement que nous portons sur le fait accompli. La preuve en est que, si la subsomption apparaît impossible, la première série étant seule posée, nous déclarons l'agent irresponsable, ou plutôt nous admettons pratiquement qu'il n'y a pas d'agent et pas d'acte, mais simplement un fait, résultat d'une impulsion irrésistible, c'est-à-dire de conditions naturelles qui ne sont point confrontées avec des conditions idéales. Tel est le cas d'un meurtre commis par un enfant, un aliéné, un animal. Si l'ivresse, la passion, l'ignorance constituent pour nous des circonstances atténuantes, c'est parce que nous admettons une éclipse momentanée ou un effacement partiel de la série des conditions idéales sous la forme desquelles se développe la série des conditions réelles.
C'est cette vie en partie double qui seule fonde la moralité. Mais y a-t-il rien là qui permette de dépasser le phénomène pour poser une raison? Nous reconnaissons l'existence des représentations idéales ; elles sont données, donc réelles. Mais rien ne nous autorise à admettre une faculté capable de produire, par sa seule spontanéité, de telles représentations. Ici encore, nous constatons et nous n'avons pas à
L IDEE DE UELATION
construire. La morale ne cesse d'être une conjecture subjective et n'a droit de cité dans la science que parce qu'elle porte, elle aussi, sur ses phénomènes, parce qu'il existe un ordre de relations spécifiques, qui, ne pouvant constituer l'objet d'une autre connaissance, lui appartiennent en propre et exigent, au même titre que les relations physiques, mathématiques, biologiques, d'être systématisées. L'action est une donnée positive en même façon que les propriétés de l'étendue, de la matière ou de la vie, irréductible aux précédentes comme déjà celles-ci sont irréductibles entre elles, mais nullement indépendante à l'égard des autres systèmes. Nous savons en effet que la réalité est constituée par une hiérarchie de formes hétérogènes, mais pourtant solidaires, qui se supposent et se déterminent sans qu'on puisse toutefois les ramener à l'unité. On ne voit pas qu'il y ait entre les phénomènes moraux et les divei-ses manifestations de l'expérience une opposition plus marquée qu'entre deux autres groupes quelconques de relations, par exemple entre la qualité et la quantité. Tout au contraire, leurs rapports apparaissent plus étroits et plus constants avec certains de ces systèmes, par exemple avec ceux qui comprennent les phénomènes psychologiques et les phénomènes sociaux. Il est donc absolument factice de les rapporter à une raison pratique ; on se contente ainsi de les détacher de tous leurs concomitants empiriques et jusqu à un certain point d'eux-mêmes pour concrétiser leur idéalité, c'est-à-dire leur caractère phénoménal, leur détermination positive, en une formule vide dont on fait un être autonome. Nous imaginons alors une spontanéité formelle, un pouvoir pratique pur qui prédétermine, en l'absence de toute donnée concrète, l'orientation qui devra être imprimée à de telles données dans le cas éventuel de leur réalisation. Nous admettons toujours cette même influence transcendantale exercée par la raison sur des éléments sensibles qui lui restent extérieurs et dont elle fixe par avance, dans ses schèmes purs, l'ordre et le plan, ce qu'ils sont en tant qu'ils forment une nature, ce qu'ils doivent être pour réaliser une liberté.